Les Coups De Coeur Du « Moi » : « De L’égarement à Travers Les Livres » de Eric Poindron

Posté le 7 mai 2011

Curieusement depuis ma plus tendre enfance, même si je n’étais pas un lecteur exemplaire, j’ai toujours adoré le mot « bibliothèque », Je lui trouve une rondeur et un équilibre parfait, un mot riche de promesses, de sensations, de voyages et de découvertes. Ce qui me plaisait avant tout, c’était l’alignement des volumes, la symétrie des étagères et je me disais alors que si les livres étaient ainsi les uns contre les autres, si bien serrés, c’était pour éviter que les mots qui se trouvaient à l’intérieur ne puissent s’échapper.

Comme je le signalais il y a quelque mois dans un billet consacré à mon rapport avec les livres, je n’étais pas prédestiné à ressentir un tel attachement pour ce simple objet si anodin en apparence. J’ai toujours été réticent dans ma jeunesse à me lancer dans ses longues heures de solitude et de me plonger à la découverte d’univers imaginaires et de territoires inconnus et terrifiants. Mon père avait pourtant essayé de me convertir en m’achetant, le classique des classiques « L’île au trésor ». Je fis la moue en découvrant le volume, bien enveloppé dans son papier cadeau. Je pensais plutôt à une bande dessinée, à l’époque objet de mes convoitises.

Je n’étais pas prêt, je ne savais pas dans quels mondes merveilleux, on voulait me conduire et me guider. Il faudra bien des années pour que je finisse par rencontrer le véritable amour, le roman qui allait transformer ma vie et ouvrir mes yeux et mon esprit sur un royaume insoupçonné.

Si je vous parle de la sorte de ma petite personne et le lecteur voudra bien m’en excuser, alors que je suis censé vous parler de mon dernier « coup de cœur », c’est qu’il y a forcément une raison, un lien qui nous rattache, un lien de phrases et de mots. En fait et sans aucune hésitation, si j’avais lors de ma jeunesse rencontré le livre de Eric Poindron « De l’égarement à travers les livres », il ne fait aucun doute que cette passion pour la littérature qui maintenant est la mienne, aurait débuté d’une manière beaucoup plus précoce. Il y a dans cet ouvrage, tous les germes d’une œuvre qui donne envie d’aller au-delà de la simple lecture, de s’immerger, de se donner corps et âme à cette passion, certes envahissante et dévorante, mais qui vous procure une sensation de bien être incommensurable, qui donne un sens à votre vie, qui vous transporte et vous sublime.

Amis lecteurs, je viens de dévorer un livre qui vient de trouver une excuse à mes plaisirs coupables, un livre bibliothèque, un cabinet de curiosités littéraire.

Organisé comme un roman à énigme, à la recherche de bizarreries romanesques, le héros (peut-être l’auteur, ou peut-être vous ou moi..) est contacté par un singulier personnage .En le faisant passer pour une sorte « d’élu » car frappé d’une singulière pathologie la « Bibliopathonomadie » (de l’égarement à travers les livres) et dont le symptôme principal est une forte tendance à la onirobibliomania, ce mystérieux « Professeur » le convainc de rejoindre une sorte de société secrète « Le cénacle troglodyte » qui, pour faire court, est chargée de collecter, entasser, répertorier des textes et leurs secrets : « Tous ceux qui ne doivent pas disparaître » pour paraphraser l’auteur.

Débute alors une passionnante chasse au trésor, à la recherche d’improbables énigmes littéraires, de secrets cachés entre les lignes, sous les épaisses couvertures de cuir et la poussière des années, protégeant les précieuses reliques des mains impies et profanes. Mais prenez garde car la curiosité à un prix, vous serez de fait agrippé par la main dés la première phrase, pour vous rassurer vous mettre en confiance et on vous laissera au bout de quelques lignes couloirs, dans le recoin d’une salle encombrée d’étagères, de livres poussiéreux, de mystères de plus en plus épais. Vous vous retrouverez seul dans un monde où l’imagination sera votre seul mot d’ordre, la lecture votre seule arme et la raison votre pire ennemi. Un univers où il n’existe aucune certitude, les possibilités y sont diverses et la seule véritable logique est celle imposée par votre capacité et votre ouverture à l’imaginaire.

Car dans ce roman, Eric Poindron brouille les pistes et ce diable d’homme en fin érudit et collectionneur avisé mélange d’une subtile façon, faits réels et imaginaires, personnages historiques et héros de la littérature et si vous êtes comme moi, en retard de plusieurs années de lectures intensives, il vous faudra garder un œil sur votre moteur de recherche pour ne pas devenir fou. Et justement c’est une constante du roman, « Qui lit trop devient fou », une expression qui prend alors tout son sens, car cet « égarement » est réalisé comme une enquête mais qui ne vous apportera pas de véritables réponses. Chacun doit se faire sa propre idée, les faits ne sont ici que pour attiser votre curiosité, susciter chez vous le besoin de savoir, mais rarement de comprendre, l’envie de pénétrer encore plus avant dans le mystère, d’aller au-delà d’une simple lecture.

En créant ainsi cette nouvelle race de « Détective littéraire » (en ce qui me concerne le premier du genre) Eric Poindron vient enrichir la littérature d’une nouvelle figure emblématique qui, à l’instar de son homologue le détective de l’étrange, va écumer les territoires vastes et insoupçonnés qui se cachent au plus profond de nos bibliothèques. Et les bibliothèques, ce n’est pas se qui manque dans ce livre véritable labyrinthe de papier dont le lieu géométrique de tout le savoir débute à Reims, où notre héros se lance à la recherche de cette mystérieuse antre du savoir. Quête improbable au fil d’indices qui oscillent entre l’imaginaire et le réel, à la rencontre de personnages énigmatiques dont la présence est si forte qu’elle devient obsédante pour le narrateur et dont les appétits bibliophiliques ne semblent ne vouloir jamais s’apaiser. Dans cet univers dont l’existence trouve sa substance grâce à l’intérêt que le lecteur lui accorde de pages en pages, les personnages resurgissent d’un monde profondément enfoui dans la mémoire de ces fameuses bibliothèques et dont les fantômes après des années ou des siècles d’errance, se trouvent ainsi libérés, réclamant avec avidité notre devoir de mémoire.

Ainsi vous y rencontrerez de bien singuliers personnages comme cet écrivain dont le héros Peter Schlemihl après avoir participé à un étrange marché, est à la recherche de son ombre. Vous ferez équipe avec un certain Monsieur Claude, hommage à ce sublime raconteur de fables et de légendes, ce « Spécialiste des Folklores fantastiques, de diables de toutes tailles et des légendes malfaisantes » dont le chemin croisant celui de notre « détective », nous mènera sur les traces du « voyage mouvementé de Louis XVI à Varenne », mais avec une telle compagnie, la conclusion ne peut que finir que sur quelques diableries. Qu’est-il arrivé au corps de Voltaire ? Un mystère plane sur l’authenticité du corps se trouvant au Panthéon et si ce n’était pas lui ? Qu’est-il arrivé à son cœur et son cerveau dont la dépouille semble avoir été dérobée ? Nous découvrons un Lewis Carroll atteint d’une étrange maladie ou bien serait-il un amateur « De curiosités médicales ». Un homme, amoureux des farfadets lègue une partie de sa fortune à une femme de confiance afin qu’elle puisse « veiller sur son petit peuple », elle va tenir sa promesse mais lorsqu’elle déménage en Avignon à coté d’Alexis- Vicent-Charles Beringuier (l’homme qui aimait les écureuils), elle ignore l’étrange aversion qu’elle va de ce fait accélérer chez ce curieux personnage qui passa sa vie à les combattre et à rédiger un rarissime « Les farfadets ou tous les démons ne sont pas de l’autre monde », une somme de renseignements en trois volumes. Sans aucun doute mon personnage préféré de toute cette galerie atypique.

Mais comme l’auteur n’est pas en reste avec la littérature « fantastique » et que l’on devine derrière le brillant homme de lettre, un amour pour certaines lectures plus « légères », son détective prendra également connaissance d’un récit qui pourrait se révéler une pièce déterminante sur les derniers jours de la vie de W.H.Hodgson. Un récit fascinant qui oppose Lovecraft, ou peut-être est-ce son double, au très célèbre Carnacki le chasseur de fantômes. Un pari insensé dont l’enjeu est un ouvrage mythique « « Le bibliotaxinomia considéré comme un assassinat ». Un rencontre déjà légendaire qui pourrait figurer en bonne place dans la célèbre anthologie « Les compagnons de l’ombre » où le reclus de providence se révèle en outre un redoutable « collectionneur de curiosités » Et comme pour brouiller un peu plus les pistes, nous avons droit à l’énumération de toute une bibliothèque infernale et maudite si chère aux continuateurs de H.P.L.

Rassurez-vous, vous croiserez également la route d’une grande quantité d’autres personnages tout aussi célèbres et mystérieux, qu’il vous sera possible de retrouver en fin de volume dans une utile et intéressante bibliographie agrémentée de « Quelques livres jugés essentiels pour instruire le jugement et qui furent des compagnons de l’auteur durant la rédaction de ces confessions ». J’ai pour ma part relevé quelques ouvrages passionnants qui doivent d’ores et déjà cheminer vers ma bibliothèque.

Une fois arrivé à la fin des 200 pages, nous vient alors comme un malaise, une sensation bizarre, comme un manque : la bibliopathonomadie serait-elle contagieuse ? Lire ce livre, c’est participer à une expérience aussi savoureuse que jubilatoire où l’auteur nous emporte de façon magistrale dans une histoire recomposée, une intrigue qui ne trouve de solutions que par l’intérêt qu’elle suscite en nous. Dans cet « égarement » où nous nous laissons emporter avec plaisir et délectation, Eric Poindron nous fait partager son amour pour la littérature et tout ce qu’elle peut comporter de mystérieux et d’enrichissant. C’est un voyage trépidant auquel il nous convie, dans cette zone crépusculaire entre le mythe et la réalité et qui nous fait vivre, avec une parfaite maîtrise du verbe, une érudition sans faille et un goût prononcé pour le roman d’aventure, un des plus agréable moment que la littérature romanesque puisse nous donner.

J’espère, cher Eric que vous me pardonnerez ces excès de bavardage et il ne me reste plus qu’a vous adresser une dernière supplique : A quand la suite !

« De l’égarement à travers les livres », dont on ne félicitera jamais assez le superbe travail de couverture de Casajordi, est le 5éme volume de la collection « Curiosa & Coetera » aux éditions du « Castor Astral ».Une bien belle collection où il vous sera possible, antre autre, de découvrir un très intéressant recueil de nouvelles d’un auteur que j’apprécie tout particulièrement : Claude Seignolle ( « Au château de l’étrange »), et d’un roman tout aussi fascinant : « Le Paradisier » de Frédéric Clément.

Un éditeur à suivre et à consommer sans modération !

http://www.castorastral.com/

 

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