Les Introuvables : »La Disparition Du Rouge » De François Pafiou

Posté le 30 juin 2011

Que se passerait-il si certaines couleurs venaient à disparaître ? Cette curieuse anomalie de la nature aura t-elle des conséquences fâcheuses sur l’avenir de l’espèce humaine ? Si dés le départ la disparition de cette nécessaire couleur prête au badinage et à la dérision, on va s’apercevoir qu’elle va entraîner de terribles conséquences sur le devenir des hommes.

Une nouvelle courte qui justifiait une mise en ligne sur mon blog, afin que tout un chacun puisse se faire une opinion sur le sens de la démesure dont pouvait être capable nos illustres aïeux. Cette nouvelle fut déjà rééditée dans « Le bulletin des amateurs d’anticipation ancienne et de littérature fantastique » N° 20 (Pâques 1998) et dans le N° 13 de la revue « Le boudoir des gorgones » numéro spécial « Anticipation ancienne » d’Octobre 2005

« La Disparition du rouge » nouvelle de François Pafiou. Parution dans la revue « Nos Loisirs » N° 11 (3éme année). 15 Mars 1908.

 

Les Introuvables :

 

Avez-vous jamais songé aux extraordinaires modifications que subiraient nos idées sur le monde si quelques-uns de nos éléments d’appréciation venaient à changer ? Les conséquences pourraient être, suivant le cas, ou joyeuses ou tragiques ; elles ne seraient jamais indifférentes, la spirituelle fantaisie de notre collaborateur en fournit la preuve.

 

Lorsque l’abbé Gamma annonça en pleine Académie des Sciences l’imminente disparition du rouge, il y eut un moment de stupeur bien légitime dans la vénérable assemblée. Malgré la considération dont on entourait généralement le digne astronome, quelques rires se firent jour sous la coupole. On oublia ses travaux si méritoires sur les taches du soleil, pour ne considérer que l’absurdité de la prédiction. Le président exprima d’un geste discret l’opinion de tous en se touchant légèrement le front du doigt.

– Vous me croyez fou, mes chers et éminents collègues, ajouta alors l’abbé, et cependant vous savez comme moi, que la couleur ne réside pas dans les objets, mais bien dans la lumière. Si telle étoffe paraît rouge, c’est qu’elle absorbe tous les autres rayons dont se compose la lumière blanche pour ne réfracter que le rouge qui frappe votre vue. Cela étant, pourquoi ne pas admettre que sous l’influence de modifications subies par le spectre solaire, une couleur puisse disparaître à nos yeux.

Pas un seul des académiciens, en effet, ne se leva pour protester, mais l’abbé vit bien qu’il n’avait convaincu personne.

Le lendemain, ce fut un beau tapage dans toute la presse. Les plaisanteries tombèrent dru comme grêle sur l’infortuné visionnaire. Concevait-on un pareil phénomène ! la disparition d’une couleur qui depuis que le monde est monde rutile et flamboie dans la nature ? Quoi les cerises, les roses perdraient leur éclat, les rosbifs saignants, gloire des restaurateurs, n’allaient plus être qu’un vain mot et les poètes seraient forcés de chercher de nouvelles épithètes pour célébrer les lèvres de l’aimée ! Assurément, disait-on, l’abbé a tourné son télescope du mauvais côté, et au lieu de fixer l’astre du jour, il s’est perdu dans la lune ! Et Ponchon d’écrire une gazette pleine de verve sur le deuil qui menaçait d’atteindre son nez.

Quelques esprits hardis essayèrent bien de défendre la cause du malheureux savant, reprirent en les développant ses arguments, firent valoir l’existence des rayons ultraviolets qui échappent à notre vue et soutinrent qu’en somme, il n’y avait rien d’impossible à ce que les rayons rouges passassent au même rang d’invisibles sans cesser d’exister. Rien n’y fit. Le siège de chacun était fait ; il n’y avait qu’à enfermer l’abbé Gamma à Charenton.

Cependant une série de catastrophes aux causes mystérieuses ne tarda pas à jeter une vive émotion dans le public. Ce fut d’abord une rencontre terrible de deux trains en pleine vitesse sur la ligne de Paris- Bordeaux. Il faisait un temps splendide. Pas un nuage au ciel. Les signaux avaient fonctionné à merveille et cependant le mécanicien n’en avait tenu aucun compte. Ses dernières paroles, quand on le releva mourant parmi les autres victimes, furent pour affirmer avec toute l’énergie dont il était encore capable qu’il n’avait pas vu le disque.

Le fait n’aurait pas eu grande répercussion, si, coup sur coup, des déraillements, des collisions analogues, ne s’étaient produits en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, sur les railways du monde entier, partout où le disque rouge est employé pour dire : on ne passe pas. En même temps, les oculistes s’étonnaient du grand nombre de cas de daltonisme qu’ils avaient à soigner. Des peintres ne distinguaient plus sur leurs palettes l’ocre jaune du vermillon, les canuts de Lyon confondaient leurs soies.

Chose curieuse, les professionnels seuls, c’est à dire les gens ayant besoin de savoir discerner les couleurs pour l’exercice de leurs métiers, se découvraient cette maladie. Dans la vie courante les gens absorbés par leurs affaires personnelles ne prenaient pas garde qu’ils étaient atteints du même mal. Il fallut un article sensationnel du Petit Parisien rappelant la communication faite naguère à I’ académie des Sciences, pour dessiller les yeux de chacun. Cet article, anonyme, qu’on sut plus tard être de l’abbé Gamma lui-même, rapprochait les faits l’on sait, et citait encore d’autres cas significatifs, montrant que les animaux n’étaient pas exempts des mêmes impressions. Dans les arènes du Midi, le taureau demeurait impassible et regardait d’un œil différent la cape du toréador tournoyer devant son mufle, pendant que dans les mares la grenouille dédaignait le petit bout d’étoffe qui jusqu’ alors, pour son malheur, l’avait toujours fait se précipiter sur l’hameçon.

Le doute n’était pas permis, une modification extraordinaire, s’était opérée dans la lumière du jour, faisant disparaître complètement la couleur rouge du lever au coucher du soleil. Il n’y avait que le soir avec l’éblouissante électricité, le gaz clignotant ou la vacillante bougie, pour rendre à la pourpre son éclat et sa couleur vraie.

Pendant que les savants se passionnant pour ce nouveau problème, rendaient hommage au vieil astronome dont la sagacité avait su prévoir l’événement, les télégrammes volaient d’un bout du monde à l’autre les relations internationales s’établissaient sur de nouvelles bases. On devine, par exemple,quelle perturbation avait été jetée dans les signaux maritimes. Les multiples pavillons qui servent journellement dans les sémaphores ou à bord des vaisseaux, devenaient incompréhensibles. Le drapeau tricolore, privé du plus riche de ses tons, faisait un effet piteux. Quant au pantalon garance, qui est l’apanage du tourlourou français, il acquérait des qualités d’invisibilité qu’on lui avait toujours déniées.

Le rouge, d’ailleurs, ne fut pas seul à disparaître. Le violet et l’orangé dans la composition desquels il entre s’altérèrent : le premier devint bleu, le second tourna au jaune. Les peintres se jetaient la tête au mur. Tel maître du pinceau qui s’était fait une spécialité des bruyères en fleurs, voyait s’évanouir son gagne-pain. Seuls, quelques impressionnistes de la dernière heure se frottaient les mains, le cobalt, dont ils faisaient un usage presque exclusif, tenant bon.

Dans les villes on s’occupa uniquement de cette situation nouvelle et de ses conséquences. A la campagne ce fut autre chose. Les paysans, on le sait, malgré la diffusion de plus en plus grande de l’enseignement se sont toujours peu souciés de ce qui ne touche pas leurs intérêts particuliers.

Dans la plupart des provinces, la nouvelle de la disparition du rouge ne produisit pas beaucoup plus d’effet que celle du dernier vol d’aéroplane exécuté à Issy-les-Moulineaux.

Le gouvernement crut agir sagement en faisant placarder partout des affiches, pour expliquer aussi clairement que possible ce qui s’était passé et renseigner les populations. Ne fallait-il pas d’ailleurs prendre d’urgence des mesures pour répondre aux nécessités du moment ? On conçoit l’émoi que souleva, dans des pays arriérés comme la Bretagne, un placard ainsi conçu :

                                             REPUBLIQUE FRANÇAISE

                                                 LIBERTÉ - ÉGALITÉ -FRATERNITÉ 

                                     DISPARITION du Rouge et du Violet

                                             TRANSFORMATION DU DRAPEAU

               Modification des Décorations de la Légion d’honneur, de l’Instruction publique, etc.

La politique s’en mêla. Le parti réactionnaire, exploitant la crédulité des rustres, s’efforça de démontrer qu’il fallait rétablir le drapeau blanc seul garanti bon teint et l’ordre de Saint-Louis au ruban d’azur…

Ces faits se passaient en 1909, je crois, en tout cas dans les premières années du XX éme siècle. Lés hommes vivaient alors à la surface de la Terre. Le refroidissement du soleil ne les avait pas encore forcés à se réfugier à l’intérieur du globe.

J’ai retrouvé ceci en feuilletant les vieux journaux du temps dont ma bibliothèque est pleine, mais je suis étonné de voir que les guéris de cette époque qui manifestaient un certain goût pour la science, et surtout se figuraient savoir beaucoup, n’aient pas prévu ce qui allait arriver. Ils connaissaient bien pourtant la propriété des rayons rouges, d’être les seuls à transmettre la chaleur et eussent dû penser que leur disparition entraînerait fatalement le refroidissement de la planète.

FRANÇOIS PAFIOU.

ladisparitiondurouge1 dans les Introuvables

4 commentaires pour « Les Introuvables : »La Disparition Du Rouge » De François Pafiou »

  1.  
    Ferocias
    30 juin, 2011 | 14:39
     

    Merci de nous faire partager ce texte amusant!

    Répondre

  2.  
    30 juin, 2011 | 15:33
     

    C’est un véritable plaisir et je te retourne le compliment!

    Répondre

  3.  
    Guy Costes
    30 juin, 2011 | 22:35
     

    Cher Jean-Luc
    Tu écris : Cette nouvelle fut déjà rééditée dans « Le bulletin des amateurs d’anticipation ancienne et de littérature fantastique » N° 20 (Pâques 1998)
    Je rajoute et dans le Boudoir des Gorgones, revue de fantastique dijonnais bien connu.
    Amitiés
    Guy

    Répondre

  4.  
    1 juillet, 2011 | 4:26
     

    C’est exact mon cher Guy, dans le N° 13 d’Octobre 2005 dans un numéro spécial « Anticipation ancienne »

    Répondre

Laisser un commentaire