Les Introuvables: »L’immortel » De Régis Vombal. 2éme Partie

Posté le 20 octobre 2011

Les Introuvables:

CHAPITRE III

Qui pourrait s’intituler : des souvenirs et des larmes…

Après le dernier accident du docteur Jacobus van Brucktel, accident qui l’avait réduit, on s’en souvient, à sa plus simple expression, puisqu’il ne restait de lui que sa tête, le gouvernement de l’époque, le Conseil des Justes, avait décrété des mesures spéciales, lorsque dans son automobile ou dans son ballon, la tête extraordinaire accomplissait quelque sortie.

Les voitures devaient marcher sur son passage à une vitesse de quinze kilomètres à l’heure, et son aéronef à deux places avait la permission d’évoluer entre les murs des maisons, dans la cité, ou alors, très haut, dans les zones d’azur que ne sillonnaient jamais les autres ballons.

Un jour de mai de l’année 2450, la tête du docteur témoigna le désir d’aller visiter, au Louvre, les salles où l’on conservait les costumes, les meubles el tout ce qu’on possédait de notre siècle.

Il n’avait jamais fait ce pèlerinage vers les reliques d’un passé lointain dont il se souvenait pourtant comme d’hier.

Le vieux et sombre Louvre, massif et solide, n’avait guère changé d’aspect.

Le conservateur du Palais vint au-devant de sa machine et prit lui-même dans ses bras la tête du docteur pour l’introduire et lui faire gravir les larges degrés de marbre.

Les salles de peinture présentaient un aspect lamentable.

Le bitume des toiles avait remonté et il ne restait presque plus rien des chefs-d’œuvre que nous admirons.

La Joconde de Léonard de Vinci, le pur visage au divin et troublant sourire, était une tache noirâtre où se devinaient à peine quelques traits ; seuls les vieux tableaux sur bois et peints avec des couleurs préparées par de consciencieux et savants artistes subsistaient encore.

Des modernes qui achètent leurs tubes chez les marchands, c’était simple, il ne restait rien du tout. Tout de suite, la tête du docteur Jacobus demanda à être menée vers les salles du XIX eme siècle.

Dans les vitrines on pouvait voir des costumes pareils à ceux dont nous sommes vêtus.

Tous les uniformes de nos soldats, avec les armes, les fusils à courte portée, les sabres primitifs et barbares, étaient rassemblés et étiquetés, comme les glaives courts, les casques rouillés et brisés des soldats romains, les boucliers et les piques, que nous voyons en visitant les salles des antiques dans nos musées.

Devant ces costumes et toute cette défroque séculaires, le docteur Jacobus van Brucktel se souvenait exactement !

Il avait porté un uniforme semblable à celui-ci, lorsqu’il avait fait, il y avait plus de cinq cents ans, son service militaire dans une petite ville du midi de la France.

Il demanda, au conservateur qui l’écoutait parler, à rester seul pendant une heure dans la salle, et lorsque ce fonctionnaire eut posé la tête sur un fauteuil et eut refermé la porte, le docteur Jacobus van Brucktel s’abandonna à ses souvenirs…

Ils sortaient de tous ces meubles, de ces costumes, de ces objets dont on ne faisait plus usage ; ils l’entouraient, ces souvenirs, comme une marée, et pour la tête qui triomphait des années meurtrières, l’émotion était infiniment puissante et douce…

Sa jeunesse se levait… Il revoyait le sérieux et fin visage de sa mère, dans le petit appartement qu’ils habitaient près du Jardin des Plantes ; les repas aux beaux soirs d’été devant la fenêtre ouverte sur une houle de feuillages, tandis qu’une jeune fille dont il avait été amoureux jouait du piano au-dessous d’eux. Il entendait distinctement, après des siècles, la musique légèrement assourdie par le plafond.

Cela commençait par une valse d’un musicien célèbre à l’époque et dont on ne savait même plus le nom ; et ensuite, la jeune fille jouait un tas de chansons populaires, tristes, lentes et sentimentales à pleurer, et dans le silence solennel de la vaste salle, il murmura :

Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en !

Oui, c’était cet air qu’elle jouait avant de fermer son piano, les soirs d’été, rue de Buffon ! Et il y avait des siècles, mon Dieu, des siècles de cela !..,

Ce qui l’émouvait surtout, c’étaient les toilettes des femmes du XIX eme siècle.

D’élégants mannequins de cire portaient des robes étroites qui les moulaient comme des gaines.

Une jeune femme aux cheveux blonds envolés sut le front, et troussant sa jupe, semblait vivre encore et sourire.

Une longue jaquette de dentelle flottait sur sa robe d’été ; entre ses souliers blancs à hauts talons et sa jupe claire, s’arrondissait un bas noisette à coins d’argent, et sous une ombrelle de soie cerise, son immense chapeau de paille blonde nimbait son beau visage de grande enfant élancée et mutine.

Puis le blanc crémeux d’une robe en satin broché attira son regard, et ce fut à sa noce à lui qu’il pensait.

Sa noce !… C’était en 1865. Valentine avait vingt ans et lui vingt-six. Il venait d’achever ses études et une petite fortune lui permettait d’envisager sans crainte l’avenir.

Quel jour ! On était en mai, il se souvenait bien, et jamais le ciel n’avait été si bleu. Lavé par les averses de la veille, il avait l’air d’une immense opale.

L’église Saint- Etienne-du-Mont, à côté du Panthéon, embaumait l’encens, et lorsque la cérémonie fut terminée, en sortant, ils se heurtèrent à une jeune fille rousse qui vendait des roses blanches.

Il avait acheté toute la corbeille, et en avait fleuri les genoux de Valentine dans le coupé capitonné de velours blanc.

Des pigeons s’envolaient du toit de la bibliothèque Sainte-Geneviève, c’était l’heure où les étudiants sortaient par bandes bruyantes des écoles. Leur jeunesse souriait au cortège nuptial, et dans la voiture qui les emportait, il respirait l’odeur des roses fraîches mêlée au parfum d’étoffe neuve montant de la robe de sa blonde mariée…

Etait-elle blonde ! Était-elle jolie, Seigneur ! Sous sa légère couronne de fleurs d’oranger qu’enguirlandait sa chevelure, avec ses frisons rebelles et ses veux de bleuets.

Ah ! Quelle vie, quel rêve plutôt, s’il avait découvert son élixir à ce moment, s’il avait pu immortaliser sa jeune femme, et vivre tous deux avec leurs corps éternels !

Mais comme une large tache de sang, dans une vitrine proche, éclatait le rouge garance d’un pantalon de lignard, et jacobus van Brucktel immédiatement, revécut l’année terrible : 1870 !

Il avait laissé sa jeune femme avec sa mère et repris du service comme médecin-major, à la suite de l’armée, car malgré le nom hollandais, sa famille était française depuis plusieurs gérérations.

Il avait été blessé à Beaune-la-Rolande, et décoré de la main même de Gambetta.

Il faisait partie du 20e corps, général Crouzat et ils se battaient contre les troupes du grand-duc Mecklembourg.

Encore quelque chose qui était loin ! Et pourtant aucun détail ne lui échappait, car cette année et celle qui suivit avaient été épouvantable pour lui, si elles avaient été désastreuses pour la France.

Il revoyait tout : les routes boueuses et détrempées, où s’enlisaient les hommes et les canons ; les mornes et longues colonnes incertaines, marchant têtes courbées, tandis que sur les flancs des brigades, passaient au galop des estafettes, des généraux, des états-majors qui se hâtaient vers des coteaux couronnés à chaque seconde d’un flocon de fumée, tandis que les Prussiens, pareils à de patients, à d’innombrables cancrelats, resserraient tous les jours leur cercle de fer.

Il avait supporté la fatigue, la faim, le froid, et, lorsque après la guerre, il était rentré à Paris, sa mère seule l’attendait, vêtue de noir.

Il avait compris tout de suite… Valentine était morte pendant le siège, et la lettre ne lui étant jamais parvenue à travers la Patrie, désorganisée, il n’en avait rien su.

Le coup avait été dur ; puis les jours avaient passé, et il avait abordé, pour oublier, des études qui l’avaient pris entièrement.

Il avait rallumé les fourneaux éteints des vieux alchimistes, des fous, des chercheurs que l’Eglise brûlait au moyen âge, des savants occultes et prodigieux, et au soir de sa vie, alors qu’il n’espérait plus rien, il avait vu le miracle se produire et la liqueur merveilleuse tomber en gouttes violettes de sa cornue, comme des améthystes liquides…

Lorsque le conservateur du Louvre, l’heure étant écoulée, ouvrit la porte, la tête du docteur, sur le fauteuil de damas rouge, pleurait

CHAPITRE IV

Ou l’on assiste à une grande fête et à…

De grands espaces de temps se déroulèrent encore. Les générations se succédaient, chacune apportant sa découverte, et la tête immortelle du docteur jacobus van Brucktel assistait à ces passages et à ces victoires de l’homme sur les forces naturelles et les vieux mystères.

Les conquêtes, scientifiques s’enchaînaient logiquement comme une longue suite de théorèmes, découlaient mathématiquement les unes des autres, et l’on n’eut à déplorer qu’une seule fois un crime de savant fou.

Le scandale fut énorme, mais cela nous entraînerait trop loin de raconter cette terrifiante histoire dont le XXVII eme siècle tout entier garda une insurmontable horreur.

Heureusement que vers la fin du même siècle, un astronome trouva un appareil qui permettait de voir la vie dans la planète Mars ! Cela ressemblait vaguement à nos cinématographes d’aujourd’hui.

Sur de grandes toiles s’imprimaient les aspects d’un monde jusque-là inconnu, et les théâtres n’existant plus, les hommes s’étaient fatigués des vieux drames usés et caducs, les foules de l’an 2600 allaient surprendre, sur des transparents lumineux, les agitations de ces êtres qui habitaient dans une étoile, à des millions de lieues de la terre.

L’immortel docteur jouissait d’une immense popularité, et, chaque soir, de puissantes projections lumineuses détachaient sur les nuages sa tête illustre.

Ce fut dans le courant de cette année 2600 que le gouvernement décida de fêter solennellement le sept centième anniversaire de Jacobus van Brucktel.

Le président du Conseil des Justes débarqua, l’heure fixée pour la cérémonie, de son astronef sur le balcon de la maison où habitait le docteur Jacobus.

On l’introduisit dans la salle où il prononça un discours ; puis, lui-même, prenant dans ses mains la tête célèbre, l’emporta dans la nacelle et la plaça au milieu des membres du gouvernement sur un socle mécanique admirablement orné de feuillages.

La machine s’enleva dans l’azur au-dessus de la ville colossale.

Elle planait seule dans les solitudes bleues du ciel lorsque, à quelque signal donné, de partout, montèrent des ballons.

Au bord de chaque nacelle, une jeune fille vêtue d’incroyables soies lançait des fleurs vers la machine où se trouvaient les membres du gouvernement, présidés par la tête du docteur.

Le peuple de Paris planait sur la cité déserte.

Dans un immense dirigeable peint en bleu et tout enguirlandé de ramures qui formaient des porches de verdure, de charmants arc- triomphaux, un chœur de femmes, choisies parmi les plus belles, chantaient un hymne, et sous les étincelles, des fusées qui se volatilisaient à de vertigineuses hauteurs, le ciel laissa pleuvoir des gerbes de perles diaprées, de feux vermeils, des grappes d’étoiles claires.

Peu à peu, cependant, l’azur se déblaya, et à midi il ne restait de nouveau dans l’air libre que le dirigeable du gouvernement.

Alors, on entendit aux horizons de sourds roulements de tonnerre, et les ballons de guerre, toute l’escadre internationale arriva, ainsi qu’une trombe de monstres. Ils s’arrêtèrent à une centaine de mètres de la nacelle fleurie, immobiles, formant un cercle immense et rangés comme pour une revue.

L’aéronef où était la tête évolua et passa lentement devant eux, pareil à une délicate corbeille de fleurs devant un peuple de baleines.

Les équipages applaudissaient ; de grandes banderoles rouges flottaient aux cordages, portant en lettres blanches des inscriptions célébrant la gloire du docteur.

Le Président des Etats-Unis d’Amérique quitta son bord et vint poser lui-même sur les cheveux de neige de la tête immortelle une couronne de laurier !

Après les réjouissances populaires qui durèrent toute la journée, il y eut le soir un grand banquet à la présidence de la France.

Quoique ne menaçant pas, la tête du docteur assistait, à la meilleure place, sur un socle fleuri, couronne offerte par les Etats-Unis à son front.

Puis le repas fini, les invités gagnèrent les salons du palais où recevait le docteur Jacobus van Brucktel. Jusqu’à minuit ce fut un interminable défilé.

En quelques heures on pouvait venir de l’Allemagne, de la Grèce, de Vienne ou de Constantinople, et l’air fut sillonné cette nuit-là de feux fuyants qui étaient les fanaux des dirigeables emmenant toutes les personnalités de l’Europe à la réception du docteur. Lui, sur la stèle décorée, avait un mot pour tout le monde, saluant ces passants inclinés et ces belles éphémères du haut de son immortalité. Sans doute il n’avait que sa tête, et tout sauf le plaisir des yeux lui était interdit, mais du moins il vivait, il pensait, ses sensations étaient aussi fraîches que lorsque, jeune et possédant tous ses membres robustes, il frappait les pavés d’un Paris disparu, de ses talons solides.

Ceux qui défilaient devant sa vivante ruine s’enchantaient certes de leur beauté, de l’harmonie complète de leurs corps. Le vin les réjouissait, ils pouvaient marcher sous les arbres, sur des tapis de mousse et d’herbe, se presser et s’étreindre ; mais qu’importait cela puisqu’ils devaient finir, puisque chacun avait en lui son squelette comme un monstre livide et caché, guettant, attendant sournoisement le moment de la mort pour montrer sa blancheur crayeuse d’os !

Il philosophait ainsi lorsque derrière lui une jeune voix fraîche éclata :

– Maître, voulez- vous m’accorder quelques instants ?

C’était la fille du Président du Conseil des justes, une grande enfant de vingt ans. Elle s’accouda au socle fleuri où reposait la tête enlaurée, à côté de la fenêtre ouverte sur la délicieuse nuit de printemps semblable à celle où Jacobus van Brucktel avait trouvé le secret de la vie.

De ce quarantième étage du palais bâti sur une colline artificielle au milieu; des parcs, Paris s’étendait piqué d’astres qui étaient des lampes aux croisées.

La jeune fille parlait à la tête, qui répondait à présent d’une voix changée :

– Oui, mademoiselle, c’est à vous, à vous surtout que je voudrais donner la formule de mon élixir. Ne m’en veuillez point, on a cru longtemps que je ne livrais point la recette de ma découverte par jalousie pour tous ces gens robustes et sains… Ce n’est pas vrai…

Je vais tout essayer ; venez vous-même demain, peut-être découvrirez-vous dans mes papiers, que vous me montrerez, un indice, un signe qui me mettra sur la voie ; mais j’en doute et pourtant je voudrais faire cela pour vous.

Je le voudrais pour vous conserver d’abord cette jeunesse et cette pureté charmantes, mais je le voudrais surtout parce que vous me rappelez les plus chers souvenirs.

Il y a plus de sept siècles, ma chère enfant, j’ai conduit à l’autel d’une église dont il ne reste plus grand’chose aujourd’hui, une jeune fille qui voua ressemblait.

Pardonnez à mon émotion, vos yeux ont la même couleur de violette, vos lèvres le même dessin.

Tenez, voulez-vous m’accorder une grâce, voulez- vous me donner un baiser ?…

  Les belles lèvres de la jeune fille étaient près de la bouche du docteur.

Elle se pencha, mais la tête en équilibre sur ce coussin fleuri s’inclina en arrière au choc de la pure carcasse, et la fenêtre étant ouverte, la tête tomba du quarantième étage dans la rue.

Il y eut deux cris terribles, et on se précipita.

La jeune fille raconta ce qui s’était passé, et lorsqu’on retrouva la tête, elle n’avait plus aucune forme !

Seul, un œil vivait encore, aussi clair, aussi lucide qu’un œil d’enfant. L’âme de Jacobus van Brucktel s’était réfugiée là. Il n’était pas encore mort.

Le Conseil condamna la jeune fille à porter cet l’oeil vivant, serti dans un bracelet d’or et protégé par une mince feuille de cristal, un cristal préparé chimiquement et que rien ne pouvait entamer ni briser, et lorsqu’il ne restera plus rien du monde, lorsque les monuments de granit ne seront que des pans de murs écroulés, que la Seine sera tarie dans une plaine dévastée, après des siècles et des siècles, à la fin de tout, au soir de tout, sous une touffe d’herbes, l’étrange prunelle continuera seule à vivre et à se souvenir, dans l’or terni du bracelet !…

FIN

 

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