Les Introuvables: « La lampalagua »

Posté le 21 novembre 2011

A l’époque des voyages dans des pays lointains et des grandes explorations, les mythes et légendes allaient bon train. Ainsi, nourris des nombreuses croyances locales et de récits déformés par une population superstitieuse ou crédule, il n’était pas rare que les intrépides aventuriers soient confrontés à des histoires extraordinaires peuplées de créatures fantastiques et terrifiantes.

Les lecteurs de la revue « Journal des voyages » et du « Globe trotteur » pouvaient ainsi se délecter de témoignages « Authentiques » pouvant laisser planer quelques doutes sur la réalité des choses qui nous entourent. Après le serpent de mer de Marcel Roland, publié dans les pages de ce blog, vous allez être cette fois confronté au terrible « Lampalagua » dont l’illustrateur nous procure sur cette couverture, une bien incroyable proportion.

« La Lampalagua » de Raphaël de la Grillére paru dans la revue « Le globe trotter » du Jeudi 25 Décembre 1905. N) 204. Illustré par Holewinski

« On a donné le nom de Lampalagua, dans l’Amérique latine, à un serpent de grosse taille, qui inspire une assez grande terreur, mais que l’on rencontre couramment dans ces régions. En réalité, la Lampalagua est un animal préhistorique. Certaines personnes prétendent en avoir vu dans les solitudes profondes de l’Amérique. Le jeune auteur de talent qui a écrit l’article suivant ne fait que relater une conversation entendue, mais il a communiqué à son récit une telle impression de terreur, que l’on ne peut pas se dispenser, en le lisant, de se rappeler les plus émouvants chefs-d’œuvre d’Edgar Poe. »

Nous prenions le thé, l’autre soir, chez le peintre chilien Thomson, dans son atelier de la rue Denfert-Rochereau. L’Amérique latine était représentée là par deux littérateurs argentins, par un sculpteur péruvien et par cinq ou six autres artistes, originaires de l’une des anciennes possessions espagnoles ‘qui, toutes, sont aujourd’hui des républiques indépendantes. J’étais le seul Français Thomson m’avait pris à part ; et, feuilletant un album, il me faisait admirer les reproductions des plus curieux paysages de la Cordillère des Andes. Je m’intéressais particulièrement aux pics géants qui dépassent partout la limite des neiges perpétuelles, aux volcans encore en activité et aux nombreux lacs dans les vallées de son merveilleux pays. Je ne m’occupais plus du tout de ce que disaient les autres. Cependant, la conversation que tenaient les deux littérateurs argentins, devint, à un moment donné, si aigre- douce, que Thomson et moi nous levâmes les yeux de sur l’album pour regarder de leur côté.

Un mot magique

- Vous ne l’avez pas vu ! S’exclamait l’un.

- Et moi je vous soutiens que si ! Criait l’autre.

- J’ai vu la Lampalagua. Ce mot produisit un effet magique sur toute l’assistance. Tous les yeux se tournèrent comme par enchantement vers Aranzuez. Thomson même, oubliant que j’étais son hôte, ferma brusquement l’album qu’il tenait à la main, se leva de sur le divan où nous étions assis et alla s’asseoir tout près du sculpteur : il était évident que la Lampalagua mettait dans l’esprit de tous ces Américains du sud quelque chose comme une apparition monstrueuse. Etait-ce encore la pénombre en laquelle nous nous trouvions alors que tombait le jour ? Je n’en sais rien. Mais tous les visages m’apparurent comme marqués par la terreur. Et, par un de ces phénomènes, parfaitement explicables quand on est affecté d’une très grande nervosité, sans savoir au juste de quoi il s’agissait, je sentis passer, moi aussi, sur ma nuque, le petit frisson de la peur qui agissait apparemment sur celle des autres. La physionomie du brun Aranzuez était d’ailleurs bien faite en ce moment pour justifier mes impressions : ses cheveux, qu’il portait coupés ras, étaient comme dressés sur sa tête, ses yeux brillaient d’un éclat étrange et ses membres étaient a cités d’un tremblement singulier : en imagination, il voyait certainement encore la Lampalagua.

Avec la déférence qu’on a ordinairement pour ceux qui savent des choses sensationnelles et sur lesquelles on désirerait être renseigné, Thomson dit à Aranzuez :

– J’ai souvent entendu parler de ce monstre ; un des amis de mon père fut même envoyé par la Société de Géographie à sa recherche : des paysans l’avaient aperçu dans la vallée, près du lac Desagueders, il y a de cela une soixantaine d’années, mais tout ce qu’on fit pour le retrouver fut vain.

Je sais cela, répondit Aranzuez. On a dit même, à ce propos, que la Lampalagua est le seul spécimen des murènes antidéluviennes qui soient encore sur le globe. Vous savez que les mœurs de la murénine sont encore imparfaitement connues. D’autres l’ont identifiée récemment avec le serpent de mer qu’on a retrouvé dans la baie d’Along. En somme, on ne sait rien da précis sur cet animal. Quoi qu’il en soit, je ne souhaite pas, même à mon plus mortel ennemi, de passer la minute terrible durant laquelle; il nous fut permis, mes compagnons et moi, d’apercevoir le monstre.

En face du monstre

- En quel endroit l’avez-vous vu ?

- Sur un des versants des Cordillères.

- C’est étrange !

- Et voici comment : Il y a de cela quelques années, alors que le chemin de fer de Santiago ne pénétrait pas encore au cœur de la Cordillère, je devais me rendre de la capitale du Chili dans une petite localité située sur les bords du rio Teca, sur le territoire de la République Argentine. Il me fallait au moins huit jours à dos de mulet pour accomplir ce trajet. Comme vous ne l’ignorez pas, il est impossible de voyager seul dans ces contrées montagneuses, quand on en connaît justement le danger. Je demandai donc à sept de mes amis qui se disaient grands chasseurs d’ocelots et de condors de vouloir bien m’accompagner dans ce périlleux voyage. Ils acceptèrent avec un enthousiasme qui me parut bien un peu exagéré pour qu’il fût sincère ; mais, l’amour-propre aidant, un beau matin nous quittâmes Santiago, équipés de pied en cap.

Cette première journée ne fut marquée que par un de ces incidents n’offrant qu’un intérêt relatif : un de mes compagnons, qui s’était éloigné de la troupe pour tirer un condor, qu’il manqua, resta tout le jour comme honteux d’avoir crié : « Au secours ! » en voyant le rapace filer comme une flèche vers le ciel, tracer de son vol un grand cercle, puis redescendre avec la rapidité d’un bolide , jusqu’à la hauteur de douze mètres environ au dessus de la tête du chasseur et, de là, tournoyer, tournoyer toutes griffes dehors. D’un coup de fusil, je débarrassai mon compagnon de l’oiseau de proie. Ferez ne me remercia pas. Je crois même, tout compte fait, qu’il m’en voulut un peu de lui avoir rendu service. Mais passons. Mon but, en vous racontant cette histoire, n’est pas de « psychologuer » A la nuit tombante, nous avisâmes une clairière qu’un tronc d’arbre énorme traversait de part en part : un arbre géant et comme je n’en avais jamais vu. Autant que je puis en juger rétrospectivement, cet arbre avait bien cinquante mètres de longueur, l’écorce en était semblable à celle du chêne ; sa grosseur totale mesurait au moins neuf mètres de circonférence. Nous étions, d’ailleurs, si fatigués les uns et les autres qu’aucun de nous ne se demanda comment cet arbre avait pu être abattu dans ces solitudes. Quant à moi, je me dis : « le bel arbre » et je ne poussai pas plus loin mes investigations ; cette clairière me paraissait propice pour passer la nuit à la belle étoile et cela me suffisait.

Après avoir allumé un grand feu pour éloigner les fauves, dessellé les mules, placé les selles sur le tronc et enroulé chacun autour de son bras les brides de sa bête, nous nous étendîmes sur la mousse et nous nous endormîmes profondément.

Panique générale

Au milieu de la nuit, nous fûmes brusquement réveillés par nos montures, qui tiraient sur leur bride avec une telle force, que plusieurs d’entre nous furent traînés sur le sol. Que se passait-il ? La terre tremblait peut-être… Nous nous levâmes pour maîtriser les bêtes et c’est alors que nous vîmes que le tronc d’arbre se mouvait lentement, serpentait à travers la clairière, tandis que les selles que nous avions placées dessus gisaient à terre… Ce n’était pas auprès d’un arbre géant que nous nous étions endormis avec confiance, c’était tout près de la Lampalagua.

Aucun de nous ne songea à tirer le monstre. Nous étions comme pétrifiés par l’émouvant spectacle qui se déroulait sous nos yeux. Puis, soudain, comme si nous nous étions donné le mot, chacun sauta sur sa mule. Les bêtes affolées prirent le galop. Et, durant quelques heures, ce fut une chevauchée infernale : nous longions des précipices de plus de cent mètres de hauteur ; nous volions au- dessus des roches et des torrents, nous enfoncions dans d’inextricables taillis. . Comment arrivâmes-nous vivants à cabane située dans la vallée et qui fut élevée en cet endroit pour servir de gîte au voyageur perdu dans la Cordillère ? Je ne sais plus : vingt fois nous avions risqué notre vie. Nous nous comptâmes. L’un de nous, Perez, manquait.

– Il faut aller à sa rencontre, dis-je, encore tout tremblant d’émoi.

Personne ne répondit. Mes compagnons étaient comme devenus muets.

Fou de terreur

J’allais partir tout seul à la recherche de Pérez quand je le vis déboucher de la sente par laquelle nous étions venus. Il se tenait debout sur les étriers, tandis que sa mule courait ventre à terre. Il était pâle comme un suaire. Ses yeux grands ouverts étaient effrayants. Il criait, il hurlait plutôt :

- Lampalagua ! Lampalagua !

Le malheureux était devenu fou de terreur … Il y eut une pause de silence, durant laquelle chacun donna libre cours à propres pensées. La nuit se faisait dans l’atelier du peintre Thomson, et tous les objets y prenaient une forme bizarre.

De nouveau, Thomson interrogea Aranzuez. Il lui demanda comment finit son voyage et ce qu’était devenu Perez. Puis, les autres Américains firent à Aranzuez d’autres questions. Je n’écoutais plus : abîmé dans mes réflexions, je songeais qu’il est dans les profondeurs de la terre de nombreuses cavernes que des cataclysmes ont fait s’entr’ouvrir et où vivent peut-être encore, depuis les temps les plus reculés, des monstres plus effrayants que la Lampalagua.

Raphaël de la Grilliére

 

Les Introuvables:

 

Il n'y a actuellement pas de commentaire pour cet article.

Laisser un commentaire