« L’homme bleu » de Maurice D’Hartoy

Posté le 24 novembre 2011

« L’homme bleu » de Maurice d’Hartoy Amiens, 1924. Librairie Malfére, « Bibliothèque du Hérisson ». Broché in-12° de 226 p.

L’homme Bleu est un marin Breton Yann Le Floch dont le corps est étrangement coloré de bleu. Les médecins le déclarent atteint de cyanose accidentelle, mais le matelot prétend que cette coloration provient du séjour d’une année qu’il a effectué au fond de l’océan, dans un merveilleux royaume sous- marin complètement insoupçonné des hommes. L’histoire est racontée par un médecin en convalescence dans le village de Saint Julien, en Bretagne. Le hasard d’une promenade lui fait rencontrer Yann, au bord d’une falaise, prêt à se suicider. Des paroles de réconfort sont échangées, ainsi va-t-il être le dépositaire de l’incroyable histoire du ressuscité des eaux.

Seul au monde avec une mère agonisante, Le Floch tente sa chance dans la marine. Après avoir, par miracle, échappé à l’explosion du « Bouvet », cuirassé engagé dans un combat naval lors de la guerre de 14/18, le naufragé récupère de ses blessures à bord du «Canada», un navire-hôpital. Mais le destin s’acharne sur notre héros, le bateau est à son tour torpillé, et pour la seconde fois la Mort ne voudra pas de sa malheureuse dépouille. Il sera récupéré une fois de plus de justesse avant la noyade et sa nouvelle convalescence à bord de « l’Amphitrite » se déroule de manière extraordinaire. En effet il restera inconscient pendant plusieurs jours et dans cette sorte de « mort artificielle », il se retrouve transporté dans un pays imaginaire, peuplé d’êtres fabuleux.

La propriétaire du yacht au doux prénom de « Miranda », prise d’un élan patriotique sans borne, a pour mission de prodiguer un peu de réconfort aux malheureuses victimes de la guerre, tout en plaçant sous sa protection quelques heureux élus du commun des soldats. Hélas pour le marin, l’américaine est belle à pleurer et il succombe à ses charmes, lui jure fidélité. La dame, pourtant n’est pas exempte de mystère, lorsqu’un soir elle lui demande sa protection alors qu’elle doit avoir une entrevue avec un énigmatique personnage. La rencontre tourne au drame, dans la cabine une dispute éclate, Yann intervient et se heurte à un redoutable adversaire. La bataille tourne court, une lampe à pétrole explose, le bateau prend feu…. Vous connaissez la suite!

Son corps sombre lentement dans les profondeurs de la mer pour être une dernière fois sauvé par deux créatures dont la description évoque celle des anges. Il lui faut traverser une contrée merveilleuse, toute baignée d’une étrange clarté diffuse. La vie ici semble être si facile, merveilleuse, rêve-t-il encore? Une immense citée se distingue alors et à peine a-t-il franchi les derniers portiques qu’il se retrouve brusquement sur le parvis du temple royal. A l’intérieur Océanis, souverain suprême, se désignant lui-même comme être l’une des vertèbres du dieu unique, lui propose en regard de son passé exemplaire, le choix entre rester dans son royaume, vivre dans la paix et l’harmonie ou retourner sur terre pour une existence fade et morose. L’amour décide à sa place, le souvenir de Miranda est beaucoup trop fort. Finalement, dans un excès de mansuétude le roi propose avant son choix définitif un séjour au télestérion, une grotte sous-marine où se trouve enfermé tout le savoir des hommes.

Après avoir étudié la connaissance universelle, médité sur la condition humaine et le bien fondé de son existence charnelle et terrestre, là il sera temps de prendre une décision. Plongé dans les ouvrages les plus anciens, écrits de l’antiquité la plus reculée, il voit alors l’histoire universelle dérouler ses fresques les plus contradictoires, l’art de gouverner les peuples, toute la science de l’humanité:

« Tout ce qui hante et hanta le cerveau humain, tout ce que l on attribue sur la terre au génie, au talent, au travail, à l’étude ou même au hasard, tout ce qui trouble encore et enchantera les hommes jus- qu ‘à la fin des temps, tout ce qui instruit, console ou pervertit, tout ce qui harasse ou délasse, tout ce qui honore ou flétrit, tout ce qui fait penser, parler, méditer, rêver, concevoir et spéculer, tout ce qui, en un mot, marque la supériorité de l’homme sur la bête, tout cela pénétra en mon cerveau et s’y grava profondément. En vérité, je crois avoir lu tous les livres du monde… » (p. 134)

Mais comment un esprit aussi simple que celui du marin peut-il absorber une telle connaissance? Le Commandeur, gardien du Télestérion lui divulgue la réponse:

« Il me répondit que le divin Océanis. en libérant mon corps des lois hydrostatiques et des servitudes de la soif et de la faim, m’avait permis, comme aux purs esprits de la mer d’absorber le mystérieux aliment des profondeurs. Cette extraordinaire souplesse de ma mémoire, cet accroissement naturel de mon intelligence, je les devais aux suaves parfums répandus autour de moi; ils me nourrissaient à mon insu et donnaient à mon cerveau une incroyable vitalité. » (p. 135/6)

C’est le cerveau plein à craquer qu’il se rend enfin devant l’être suprême et la réponse ne se fait pas attendre:

-« Je veux retourner sur Terre. »

-«Et revoir Miranda? » interroge le souverain.

-«Non plus, mais conquérir le mondel »

Seul témoin visible de son passage, la coloration bleue de sa peau due à une exposition prolongée aux radiations de la grotte sous-marine. Un passeur le reconduira à la surface après l’avoir plongé dans un puissant sommeil. Son réveil s’effectuera dans la misérable cabane d’un village Grec, le corps amaigri, ses habits en loque. Combien de temps dura son coma? Il devra son salut à un pêcheur ainsi qu’à l’intervention providentielle d’un bâtiment de la marine nationale.

Il apprend alors que depuis l’explosion de l’Amphitrite, une année s’est écoulée. Considéré comme un fou après son explication de séjour en Océanis et de sa mystérieuse disparition, il terminera son périple dans un hôpital psychiatrique. Malgré sa science et son érudition personne ne le prend au sérieux. Découragé, il va feindre la simulation en expliquant que son histoire est un tissu de mensonges, inventé de toutes pièces afin d’éviter son retour à la guerre. Le tribunal militaire voit en lui un lâche qu’il s’empresse de condamner. Mais au moins sa détention sera provisoire. Hors de l’asile psychiatrique, dès sa libération, Yann retourne dans son village natal où son étrange aspect lui attire les sarcasmes des habitants. Son seul et unique réconfort sera l’écoute attentive que lui accorde son ami. Mais Le Floch se doute bien du scepticisme du médecin et lui propose donc dans un délai de deux ans de lui apporter la preuve de la véracité de son récit.

Au terme de cette période effectivement, le marin est devenu très riche grâce à une production de perles de culture. Les précieuses nacre ne viennent non pas du fabuleux royaume sous-marin mais d’un procédé connu de lui seul, permettant la fabrication naturelle des bijoux tant convoités. Subtil mélange de la science et de son observation des haliotides après de nombreux mois passés sous l’océan. Son désir de dominer le monde ne passera pas par la puissance de son savoir universel mais par une existence confortable et modeste, peuplée de souvenirs à jamais engloutis dans le silence des grands fonds. L’Humanité n’est une fois de plus, pas encore prête.

aeur dans les auteurs et leurs oeuvres

 

 

 L’homo Aquaticus

 

L’homme bleu ne peut pas être considéré comme un grand classique de la S.F. par son aspect plus proche des contes et légendes de Bretagne avec ses lourdeurs et son style très ampoulé. Cependant, l’ouvrage reste une curiosité à plus d’un titre car les thèmes abordés sans jamais être vraiment développés, firent la joie d’auteurs plus exercés à ce type de littérature. A la lecture du titre, si la mention « homme aquatique » nous vient immédiatement à l’esprit, il suffit de lire l’explication faite à Le Floch par le gardien du Télestérion pour se rendre immédiatement compte que cet homme bleu est bien loin des esprits extraordinaires ou scientifiques des textes qui, quelques années plus tôt lui succédèrent.

En effet cette thématique de « l’homme poisson », à savoir d’un homme dont on va modifier chirurgicalement les capacités pour en faire un amphibien, fut déjà abordée avec plus ou moins de bonheur par quelques habitués du « merveilleux scientifique ».

C’est Jean de la Hire, grand habitué de ce blog, qui va ainsi ouvrir les hostilités dés 1908 avec son désormais très célèbre « Homme qui peut vivre dans l’eau » (En pré originale dans « Le matin » en 1908, puis en volume Chez Félix Juven en 1910). Dans ce roman, une organisation redoutable dirigée par le savant Oxus, détruit les bâtiments de différents pays. Il lance un ultimatum au monde en demandant la réédition des plus grandes puissances,sinon il en résultera une interdiction pure et simple de toute navigation sur les océans du globe. Il possède à son service une redoutable créature « L’hictaner » qui est un être « modifié » sur lequel le scientifique a greffé des branchies et l’appareil respiratoire d’un requin. Ce mutant peut ainsi aussi bien respirer dans l’eau que sur la terre ferme. C’est aux commandes d’un sous-marin de poche que cette créature attaque les infortunés navires.

Deux ans plus tard, c’est René Thévénin qui va alimenter cette thématique avec un de ses romans le moins connu, probablement peut-être en raison de son unique publication en feuilleton dans la revue « Le journal des voyages » (Aout 1910 N° 716 à Octobre 1910 N°723) puis dans « Mon Bonheur » (N° 45 à 54). Dans « La proie des sirènes » on retrouve en effet cette obsession d’un maniaque du bistouri à vouloir non seulement modifier des mains en palmes et la mâchoire en une redoutable bouche de prédateur, mais également sa psyché à l’aide de suggestion hypnotique ».Les drogues injectées a cette malheureuse créature se chargeront de la frapper définitivement de démence.

José Moselli, quand à lui reviendra sur la modification de l’homme en poisson à des fins militaires puisque dans sa « Guerre des océans » ( Revue « Sciences et voyages » du N° 483,Aout 1910 au N° 723 Octobre 1910) le biologiste Féodor Sarraskine, s’emploie à détruire systématiquement des navires Anglais et Américains. Maître incontesté des océans il est parvenu à créer une race hybride entre l’homme et l’amphibien par diminution de la capacité thoracique et une adaptation au milieu aquatique. Il créé ainsi une redoutable armée sous marine que les puissants de ce monde auront du mal à annihiler.

Dans « Le mystère de l’île aux phoques » d’André Charpentier,le professeur Archibald Dryck quand à lui « fabrique » également dans une île perdue d’Irlande des hommes amphibies. Après plusieurs expériences sur des loutres, des castors, sont choix se portera sur les phoques dont l’adaptation en milieu marin et terrestre semble le sujet d’expérience idéal. Après plusieurs opérations successives, les sujets, tous des volontaires « illettrés », sont ainsi modifiés et transformés en amphibiens. Equipés d’une combinaison spéciale, ils peuvent ainsi se déplacer indéfiniment dans les océans. Le but pour le professeur est de récupérer les immenses trésors qui gisent par le fond. Mais comme les volontaires se font rares, il a fait attaquer par ses « monstres » un bateau sur la tamise et dont l’équipage subira l’épouvantable transformation.

Il serait ici intéressant de relever également tous les romans ou les auteurs utilisèrent la créature amphibie comme le résultat d’une mutation naturelle de certaines espèces animales. Produit d’une évolution dont mère nature sera la seule responsable. Qu’il s’agisse de « Urfa l’homme des profondeurs » de J.de Kerlecq ( Librairie Larousse 1931) avec ses créatures aux pinces de crabes, « Une descente au monde sous-terrien » de Pierre Luguet ( Librairie nationale d’éducation et de récréation) et sa terre creuse peuplée de monstres amphibiens, « Le peuple du pôle » de Charles Derennes et de sa peuplade humanoïde proche du saurien, « La guerre des salamandres » (Les éditeurs Français réunis,1960)de Karel Capek avec ses êtres sous marins qui se sont développés parallèlement à l’humanité et dotés d’une intelligence remarquable, sans oublier « La cité du gouffre » (Almanach scientifique de 1926) de José Moselli, où de bien effroyables « pirates » habitent les océans, une curieuse hybridation du poulpe à l’intelligence redoutable.

Toutes ces « aberrations » de la nature possèdent donc des origines naturelles et il ne sera pas question ici d’hybridations chirurgicales mais seulement naturelles. Il en résultera toutefois une haine assez farouche contre l’humanité, dont elle voudront renverser la suprématie. Preuve s’il en faut, que les océans sont peuplés de créatures aussi diverses que variées et que dans ce domaine, l’imagination des auteur n’a aucune limite.

Curieusement dans le roman de D’Hartois, pas d’amphibien, mais un être coloré par la surexposition à une mystérieuse radiation qui n’est pas sans posséder d’incroyables propriétés. Océanis provient en ce sens, plus d’une civilisation nourrie par les légendes que des progrès scientifiques. Même conclusion pour Yann qui semble plus revenir du royaume des morts que d’une cité sous la mer, avec ce peuple de créatures angéliques où tout respire l’amour et la beauté.

La frontière est à peine perceptible. Il faut attendre le prochain argument afin que le récit ne glisse ostensiblement vers notre genre préféré. Le passage du héros par le Télestérion avec l’aboutissement d’un être possédant le savoir universel, devait devenir en toute logique entre de bonnes mains, un fabuleux surhomme. L’exemple même de l’individu pouvant imposer son génie aussi bien dans le bien que dans le côté obscur de la Force! Le seul problème, vient du fait que Yann est un cas isolé, le fruit d’une expérience unique, trop importante pour être assumée par un seul homme.

Il existe dans la littérature une foule d’exemples similaires ou l’être, dépassé par l’ampleur de ce qui lui arrive, ne peut endosser cette fonction de « plus qu’humain » : « Leur solitude, cette faculté ou cette nature qui les met à l’écart des autres et qui les isole » pour paraphraser Jacques Van Herp. Dans de nombreux ouvrages, le surhomme est gonflé d’un désir incontrôlable d’agir. Sa soif d’accomplir de gigantesques tâches dépasse le simple commun des mortels et dans sa quête, l’élu se rendrait vite compte qu’il se retrouve unique face à une humanité si jeune, si stupide… si humaine. A l’image de Charlie Gordon, le héros du magnifique roman de Daniel Keyes « Des Fleurs pour Algernon » devenant d’une manière trop brusque « inteli-jan », arrivé au sommet de ses capacités intellectuelles il va réaliser qu’autour de lui ne règne que l’ignorance et la méfiance. Au final, le constat reste identique et plus encore le surdoué en est l’exemple le plus représentatif. Dans notre monde actuel il est un élément incontrôlable, qui fait peur car supérieur à nous, isolé dans cette société de masse ou tout doit être uniformisé.

Malheureusement pour nous, simples lecteurs, l’intelligence réduite (la preuve, vous l’avez entre les mains) d’Hartoy reste timide dans le développement de son personnage, le thème abordé en dernière partie bien que involontaire est à mon avis discutable. Voila un ouvrage qui désormais ne devra plus être rangé dans la rubrique « Hommes aquatiques ».

 

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