Les Introuvables: »Le Grand Oiseau Américain » de Wilfrid De Fonvielle.

Posté le 25 novembre 2011

Astronome, physicien, inventeur, Samuel Pierpont Langley fut également un pionnier de l’aviation comme en témoigne le texte que vous allez découvrir ci-dessous. Fervent défenseur de la catapulte pour permettre à un plus lourd que l’air de décoller avec suffisamment de puissance, ces nombreuses tentatives ne se conclurent pas de manière satisfaisante le forçant ainsi à abandonner le projet.

L’illustration qui accompagne le texte de Wilfrid De Fonvielle, un habitué de ce genre de revues, fut réalisée par J.Beuzon et fait preuve d’une certaine « élégance ». Cette curieuse machine me fait plus penser à un « grand oiseau » du courant Steampunk, qu’à l’invention relativement hasardeuse d’un homme de science. Quoique ! À bien y réfléchir, bien souvent ce genre de spéculations scientifiques, furent les prémices d’inventions extraordinaires qui marquèrent à jamais le cour de notre histoire.

L’expérience relatée ici s’est déroulée au dessus de la rivière Potomac, l’appareil privé de train d’atterrissage devait en effet se poser sur l’eau. Si le texte que vous allez lire ne relève pas de la pure conjecture, il nous prouve si besoin en était, qu’en matière d’imagination les scientifiques ne manquent ni d’audace ni d’inventivité.

« Le grand oiseau Américain » de Wilfrid De Fonvielle . Dans la revue « Journal des voyages » du Dimanche 14 Février 1904.N°376.

Les géologues ont découvert quelque part, en Amérique, les restes d’un immense ptérodactyle, lézard volant des premiers âges. On s’est empressé de déclarer que c’était le plus grand oiseau, qui eût jamais existé. Cette articulation est fausse. En effet, celui dont nous représentons la pittoresque image est de dimensions encore plus extraordinaires.

Il est vrai qu’il n’a pas volé bien longtemps, car à peine s’il s’est soutenu tant bien que mal pendant une ou deux secondes, malgré la manière hardie dont on l’a lancé dans l’espace ! Que de fois le public sympathique à la conquête de l’air a assisté à un naufrage analogue! Le grand oiseau américain éprouve un sort trop commun dans l’histoire des folies aéronautique pour qu’il y ait lieu de s’en émouvoir.

M. Langlev, secrétaire de l’Institut Smithsonian, est l’inventeur de ce singulier oiseau artificiel dont l’élaboration a été très longue, car il y a peut-être vingt ans que M. Langley s’adonne avec un zèle infatigable à combiner une machine qui, par la puissance de ses muscles d’acier, triomphe de la pesanteur.

Que n’a-t-il eu l’heureuse idée de voyager dans cet océan atmosphérique dont il veut dompter les caprices ! Il aurait mieux compris la difficulté de la tâche à laquelle il se consacrait, il se serait aperçu qu’il y a des moyens plus doux, pour triompher de la plus brutale des forces naturelles.

Il dirige à Washington l’établissement scientifique le plus riche du monde : il a en outre à sa disposition les dons d’un grand nombre de millionnaires bien disposés pour contribuer au progrès des sciences ; c’est un physicien habile, qui n’épargne ni la peine ni les dollars et qui a l’habitude de faire grand. On voit, du reste; que son oiseau a été exécuté sur une échelle tout à fait gigantesque; la taille des hommes qui fuient épouvantés afin de ne point être écrasés par sa chute en donne la mesure.

La catastrophe s’est produite le samedi 14 septembre 1903, dans la baie de WideWater, sur le Potomac.

C’était un spectacle étrange de voir cette masse énorme se détacher rapidement de l’immense tour de bois qui flotte là-bas dans le lointain, puis, à peine en l’air, piquer une tête d’une façon si désordonnée, si déplorable. On eût dit que l’oiseau désespéré faisait des signes de lamentation en se précipitant malgré lui dans l’eau du grand fleuve.

Quoiqu’il n’y eût pas eu mort d’homme, la catastrophe était réellement dramatique. En effet, il y avait mort d’idées. Les journaux américains ont rapporté que, désespéré, M. Langley était parti pour l’Europe ! Quelle différence avec le triomphal voyage de M. Santos-Dumont, qui est allé réparer sa santé en s’échauffant à l’enthousiasme de ses compatriotes électrisés par les performances de son ballon pointu des deux bouts.

Le malheur de M. Langley, savant estimable et estimé, c’est qu’il s’est laissé prendre aux sophismes des rhéteurs qui ont prétendu que l’homme avait droit au vol et qu’il était déshonoré s’il avait besoin d’une allège aussi gênante qu’un ballon pour être admis dans l’empire de l’air.

S’il s’était contenté d’une tâche plus facile, il aurait fait certainement merveille comme les physiciens ou les touristes qui, sans esprit préconçu, se contentent d’améliorer les ballons.

Cependant M. Langley n’est point du tout un de ces illuminés qui croient que dans l’état actuel de la dynamique, on peut raisonnablement se proposer de construire un chariot volant comme celui du prophète Elie! Il n’a pas les illusions d’une foule d’inventeurs dont on nous raconte chaque matin les combinaisons abracadabrantes.

Il sait très bien qu’il n’existe point en ce moment, même dans les ateliers d’Edison de dynamo qui puisse être enlevée par un propulseur quelconque, auquel on fournirait, par deux câbles électriques la retenant captive, toute l’énergie qu’elle est capable d’utiliser.

Les grandes ailes, qui ont été construites avec beaucoup d’art, ne sont destinées qu’à entretenir le mouvement imprimé par une force extérieure, lors du départ, car l’oiseau dont nous voyons le triste sort ne s’est point envolé tout seul, il a été poussé sur le flanc droit et sur le flanc gauche par une catapulte spéciale, disposée sur la haute plate-forme de la tour flottante.

Il semblait que la mission qu’on donnait à ces ailes simple, élémentaire. En effet si les oiseaux en plume, en chair en os font quelques efforts, c’est uniquement lorsqu’ils quittent terre ; lorsqu’ils sont lancés, ils n’ont pas l’air de bouger. Avec quelle grâce ils tracent leurs sillons charmants dans les régions qui sont l’antichambre de l’Olympe, avec quelle impertinence ils se plaisent à narguer les pauvres hommes !

A peine s’ils prennent la peine de remuer les ailes. On dirait qu’ils planent sou- tenus par une force invisible.

L’oiseau volant d’Amérique est en réalité un insecte, il ressemble à une libellule, un des plus charmants modèles que l’on ait pu prendre. Il n’y manque que la tête et par conséquent les yeux, mais il n’a pas besoin de voir clair; M. Langley ne lui demande qu’une chose, de filer en ligne droite dans la direction imprimée, une fois pour toutes, par la queue, qui est énorme.

Si la libellule titanesque avait pu voler pendant une petite heure, une petite demi- heure, peut-être un grand quart d’heure; si elle s’était approchée doucement des vagues, si on avait pu la repêcher sans avarie, on aurait recommencé l’expérience un nombre prodigieux de fois. On aurait fini par connaître à fond le maniement de chacun de ses organes, et les mêmes catapultes auraient servi à la lancer avec une force de plus en plus considérable. Quand on aurait fini ces études préalables, qui auraient produit dans tout l’univers une émotion intense, Mr Langley aurait fait construire un oiseau, sur le dos duquel aurait grimpé hardiment un aéronaute. Ce mortel intrépide aurait servi d’yeux et de cervelle, il aurait vu et pensé, et l’oiseau mécanique aurait possédé à un degré féerique toutes les facultés d’un oiseau naturel!

Evidemment, le vent n’aurait point eu la moindre prise, sur le corps de treillis de fil d’acier qui a 20 mètres de longueur, mais dont le diamètre est vingt ou vingt-cinq fois moindre.

La machiné à pétrole aurait eu raison de la plus violente tempête. L’ouragan ne l’aurait pas fait broncher.

Les préparateurs de M. Langley vont, parait-il, continuer les expériences de leur patron jusqu’à ce que « Mort de l’oiseau » s’ensuive. Mais il est difficile d’avoir grande confiance dans la puissance de ces combinaisons bizarres. Les avis, hélas! n’ont pas manqué à ce pauvre M. Langley.

Avant de lancer le grand modèle, qui a coûté fort cher (car la contribution du gouvernement américain, à elle seule, s’élève à 350,000 francs), il avait commencé par se servir d’un plus petit, d’une longueur sept ou huit fois moindre ; mais l’expérience, quoique préparée d’une façon si sage, a été désastreuse. La machine a cessé brusquement de fonctionner, au lieu de se ralentir petit à petit afin de permettre à l’oiseau de s’approcher progressivement de l’eau, comme le voulait, le programme. Celui-ci est tombé brusquement d’une hauteur de plus de 30 mètres. Les ailes ont été semées de-ci de-là, et la queue a filé si loin qu’on a eu du mal à la rattraper. La machine était en miettes, et le corps n’était plus, hélas! Qu’un tas de fils d’acier, une perruque où le diable lui-même n’aurait rien pu démêler!

En outre, ce grand modèle n’est pas parti du premier coup.

Pour arriver à faire cette chute fantastique, il a fallu s’y prendre à deux fois. La première tentative a avorté parce que la machine ne voulait pas actionner les ailes destinées à continuer le mouvement. Il a fallu ramener l’oiseau dans son nid, ou plutôt au laboratoire, afin de lui faire exécuter le saut vertigineux qu’il accomplit devant nos lecteurs.

Comme on le voit, la conquête de l’air est hérissée de difficultés qui arrêtent les chercheurs les plus habiles, les plus intrépides et les mieux outillés. Ce n’est pas une raison pour désespérer, pour perdre courage, mais c’en est une pour ne pas s’entêter à chercher des combinaisons fantaisistes.

Au milieu de ces excès de direction mécanique, les voyages aériens se multiplient non seulement en France, mais en Russie, en Allemagne et surtout en Autriche, où M. Gilberer vient d’être nommé président de l’Aéro-Club.

C’est un homme pratique qui étudie avec soin toutes les manœuvres, tous les agrès de l’aérostation, et forme des élèves dont nous avons souvent à enregistrer les merveilles. Son fils est resté seul pendant dix-neuf heures à bord d’un ballon de 800 mètres cubes gonflé au gaz d’éclairage !

M. Valentin, météorologiste du Bureau central viennois, a fait en suivant ses conseils 1300 kilomètres avec un ballon de 1, 200 mètres. Il a rapporté un nombre incroyable d’observations curieuses, et il s’est élevé à près de 8 000 mètres sans avoir besoin de respirer l’oxygène.

P-S

Au moment où nous achevons de tracer ces lignes, nous apprenons qu’il s’est trouvé un homme intrépide pour se placer sur le dos de l’oiseau artificiel de M. Langley.

Nous crierons bravo, car le courage a toujours droit à notre admiration. Inutile de dire que l’issue de l’expérience a été un plongeon aussi rapide que celui que nous avons décrit.

S’il ne s’agissait pas de l’œuvre d’un savant, d’une réputation universelle, de l’honorable secrétaire du Smithsonian, nous laisserions ce nouveau Moïse sauvé des eaux crier miracle, et déclarer que la machine a commencé par marcher d’une façon régulière pendant une Seconde. Mais avec un inventeur qui trouvera des complaisants dans toutes les académies du monde, nous devons à notre grand regret nous montrer plus rigoureux défenseur de la vérité. Nous déclarons que les résultats de cette nouvelle équipée scientifique ont été absolument nuls.

Wilfried De Fonvielle

 

Les Introuvables:

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