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Hymne des Marsiens…avec un « S » comme Marseille!

les martiens

Cet hymne impérissable provient d’une petite brochure de 20 pages  » Deux Marseillais sur la planète Mars » une saynète bouffe en un acte pour jeunes garçons( ouste les jeunes filles !)  et publié en 1948 aux éditions C.Vaubaillon. Elle raconte les aventures,  sur la planète Mars donc, de Zéphirin Galoubet reporter de son état et de Marius Tambourin, aéroplaneur. Le premier ayant échoué suite à une violente tempête sur terre, à bord d’un dirigeable « Le patrie », l’autre en se posant le plus simplement du monde en aéroplane. Ils vont y découvrir une bien étrange civilisation et des chanteurs accomplis, comme l’atteste le texte qui va suivre!

 

Hymne des Marsiens en l’honneur de leur chef.

 Chœur burlesque

 Honneur au chef respecté

Dont la prudence inquiète

Et la douce autorité

Régissent notre planète.

Zéphyrin

Permets aux fils du Midi,

Présents sur cette planète,

De mettre à deux leur crédit

Pour t’offrir une lunette.

Quant ils seront repartis,

Si tu mets l’œil à ce verre,

Tu les verras tout petits,

À l’autre bout, sur la terre.

 Choeur (les, Marsiens).

Honneur au chef respecté,

A sa prudence inquiète ;

Sous sa douce autorité Tous les jours

Tous les jours on est en fête.

Zéphyrin

Avant de nous en aller,

Nous t’offrons un téléphone,

Que nous allons installer

De Mars aux Bouches-du-Rhône (sans accent).

Si tu veux nous appeler,

Au fil tu tendras l’oreille,

Tu n’auras plus qu’à hurler :

« Allo… les gens de Mars… eille.

Choeur (les Marsiens).

Honneur au chef respecté

Dont la prudence inquiète

Et la douce autorité

Régissent notre planète.

En route pour mars

Deux Marseillais

 

 

 



« Les Introuvables »: « La Lumiére Qui Tue » De Marius Ary Leblond

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Les publications d’avant guerre fourmillent de textes fantastiques, curieux avec parfois des atmosphères assez étranges. Sans être vraiment conjecturale, cette « Lumière qui tue » n’en témoigne pas moins des rencontres assez insolites qu’il est possible de faire lors de certaines traversées. Le doute subsiste quant à la nature exacte de cette étrange affection qui frappe cet infortuné voyageur et la preuve que, si certains auteurs s’évertuèrent à « raccommoder » d’autres prirent un malin plaisir à en faire quelque chose de peu ragoûtant. Une nouvelle digne de Jean Ray et de ses étranges contes du Fulmar !

 

« La lumière qui tue » de Marius-Ary-Leblond. Paru dans la revue « Le Globe Trotter » du Jeudi 5 Décembre 1907

Notre navire l’avait pris à Diégo-Suarez. C’était un de ces types grognons qui bou­lonnent tout seuls,en sorte qu’on se dispense de les aborder. Il avait, paraît-il, tiré deux années de brousse dans le Nord et il avait l’air aussi incommode qu’un sanglier,

A peine fut-il monté à bord, il ne restait pas en place, il trottait partout, se campait, les mains dans les poches du pantalon, devant la cuisine ou devant le parc à bestiaux, grim­pait au gaillard d’avant, se penchait atten­tivement sur la cage de la machine, les épaules bombées, le front préoccupé, l’air de prendre des notes en dedans, tout à fait une tête d’inspecteur du gouvernement.

Il était mon voisin de table aux secondes, mais je n’avais non plus l’envie de nouer con­versation. Je n’étais pas gai, car ce n’est pas une bagatelle que de se séparer de sa femme pour la première fois ; encore si je l’avais quittée en bon état ! Mais outre le chagrin de mon départ, elle souffrait de la fièvre.

Enfin, je ne sais comment cela s’accrocha, mais entre deux plats, nous vînmes à échanger quelques mots. Ce n’était nullement le sau­vage que je croyais et il ne demandait qu’à rompre la consigne du silence.

La première chose que je sus, c’est qu’il était marié, qu’il était père de deux enfants et qu’il allait rejoindre sa petite famille en France après deux ans de solitude à Mada­gascar. Il avait une façon de dire : « Ma toute jeune femme, mes deux beaux mioches », qui n’était vraiment pas ordinaire. Dieu sait que je n’étais pas gai, puisque je venais de quitter ma femme, mais cela me donnait tout de même envie de rire. C’est sa voix qui était baroque et il dodelinait de la tête avec con­viction.

Il était plus que hargneux là-dessus, il était bilieux, il ne pouvait pardonner au médecin d’avoir, pour son compte, avalé tant de qui­nine. Elle lui avait empoisonné d’amertume le caractère qu’il se rappelait avoir eu très doux, elle l’avait rendu sourd. Il était aussi très impatienté par son bredouillement, très mécontent de ses yeux qui ne regardaient pas comme il aurait voulu, et il avait des tics plein les sourcils et sur le nez. A chaque instant il reniflait comme un chien d’une race bizarre.

Dans la mer Rouge.

Nous étions bons amis quand nous entrâmes dans la mer Rouge, C’était la mauvaise saison : une chaleur de 36° à l’ombre. La mer était verte comme de l’alcool à brûler et elle bouil­lait au passage de notre navire, bien qu’elle fut tout autour immobile et lourde. Le bateau ne tanguait ni ne roulait, long et aplati sur l’eau par le poids du ciel, A chaque coup de piston, on sentait la mer aussi bourrée de chaleur que la chaudiére. Et nous respirions un air raréfié qui semblait la vapeur même rejetée de la cale par la grande  Cheminée

Je ne sais comment il s’y prenait : lui n’avait pas l’air de souffrir du tout.

Mais alors, puisqu’il n’avait pas peur du soleil, je ne comprenais pas que, chaque jour, après le déjeuner, quand moi-même je restais sur le pont, il allât se réfugier, presque en cachette, dans sa cabine. Il me dit bien qu’il avait pris dans son poste l’habitude dépri­mante de faire la sieste toutes les après-midi, mais comme il revenait toujours de l’entre­pont le front plus barré de rides, les tempes pâlies, la figure boursouflée et que ses idées  étaient enveloppées de plus de fumée, je gar­dais la conviction qu’il  allait fumer de l’opium.

Alors je tachais de le retenir près de moi sur le pont en lui parlant des enfants, d’éducation puisque je suis professeur, de ses enfants à lui ; mais il était entêté comme un Malgache et, comme on n’a pas trop d’énergie pour soi-même par de telles chaleurs, je ne dis plus grand’chose pour l’éloigner de la cabine.

Nous étions à notre deuxième jour de mer Rouge. L’après-midi, à trois heures, il revint près de moi, tout à fait bizarre. Il s’assit, regarda, sans causer, couler l’eau violette. Ses yeux de cormoran qui plongeaient droit dans le fond des vagues, verdissaient extraordinairement. Son front fuyant suait une petite sueur presque verte et il y passait la main fréquemment de ce geste maniaque qu’ont les fiévreux. On eut dit que son lorgnon faisait loupe sur ses prunelles et y convergeait en petits faisceaux dorés la terrible lumière verte de la mer. Ses pommettes étaient brillantes de sang et les mâchoires restaient contractées comme après des cauchemars de fièvre. Ses épaules, surtout, étaient très basses. Il était replié lourdement sur lui-même comme un corps mort dans l’eau et on sentait qu’il s’en­fonçait…..     Je me décidai à l’interroger, soupçonnant l’opium.

L’Idée fixe

« Je ne sais pas si j’ai bien fait de dormir, répondit-il d’une voix blême et comme mal réveillée. Cependant je n’ai jamais si bien roupillé. Mais je ne sais pas, il y a quelque chose qui m’a agacé pendant que je dormais. C’était une espèce de sale idée fixe qui m’au­rait gratté non pas le dedans, mais le dessus de la tête…

C’est de l’imagination, fis-je pour le secouer.

Il leva la tête, rogue, presque en colère :

De l’imagination ! Ah ouah! , Dans le sommeil j’ai dû sûrement taper sur mon front parce que cela était d’abord à droite,puis ça a glissé à gauche, et je voulais l’écraser entre mes doigts, mais c’était beaucoup trop léger pour que je l’attrape, et aussitôt que ça s’était posé, ça rentrait. » Sa bouche essaya de rire un instant, et il reprit avec peine comme poussé à parler malgré lui, « une espèce de mouche ronde mais dont le ventre ne pesait pas et qui avait une trompe. Tenez, ce n’est pas tout ça, le mot, c’est à l’emporte-pièce, à l’emporte-pièce !

Et vous n’avez pas essayé au de voir s’il n’y avait pas par hasard une bête ?

Si, j’ai cherché la bête, dit-il à voix sour­noise. A mon réveil, je crus brusquement que je la tenais. Il y avait quelque chose qui bril­lait sur la cloison comme si ça venait de s’en­voler à un de mes mouvements. Mais je me suis pris alors pour un idiot : c’était un petit anneau de soleil qui venait du sabord et qui tremblait sur la cloison de ma couchette comme un reflet d’eau, » II passa une main inquiète sur son front : « Après tout, c’est peut-être une petite bague de soleil qui aurait inquiété mon sommeil. Je ne sais pas ce que j’ai, mais je suis ombrageux, très ombrageux. Vous ne pouvez pas comprendre ça, vous qui êtes un professeur et qui n’avez pas sur la tête vingt-quatre mois de brousse. »

Il se tut à nouveau, guettant avec maussaderie partout où des rais de soleil glissaient sur le pont, entre l’ombre des tentes, avec un besoin de courir sur les taches de lumière pour les écraser du pied comme des insectes. Il était surtout fasciné par un liseré de lumière qui, mince et long comme un petit serpent, rampait sur une tringle du bastingage, mon­tant et descendant légèrement au roulis insen­sible du navire. Il n’avait l’air devoir qu’à quelques pas devant lui, et il louchait pénible­ment comme pour regarder d’en dessous dans son front. J’étais fatigué de m’occuper de lui. Mais, malgré tout, mes yeux revenaient à chaque minute sur le pont. Tout le navire blanc, était éclatant comme de la chaux ; une plage de sable : seule passait et repassait en noir la robe d’un prêtre qui revenait de Tamatave.

Le reste de l’après-midi je le perdis de vu ; il devait être à regarder une manœuvre avec un air entendu de mécanicien; ayant toujours la peur d’être volé, il retournait dans la ca­bine boucler sa valise et arranger ses effets comme si on était à la veille de débarquer a Marseille. Mais le soir au dîner, je ne le trou­vai pas à sa place. Lui seul manquait à table car, par la mer d’huile qu’il y avait, tout le monde, même les dames, ne craignait plus de venir manger. J’en avisai le garçon qui alla cogner h sa cabine.

La fin

Il arriva au bout de quelques minutes. Ah ! Le pauvre type, qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver ? Il était en chemise de nuit, les mol­lets, les pieds nus. Ses yeux sortaient de sa tête ainsi que des yeux de poulpe, dilatés, comme s’il voulait reconnaître quelqu’un. La face était torturée de grimaces et le visage avait positivement l’air de souffrir effroyable­ment de ses propres expressions comme s’il se voyait dans un miroir. Une rougeur de homard cuisait ses joues bouffies. Il tâtonna, tournoya et se mit à danser comme un der­viche maboule, jouant à prendre au vol un de ses pieds dans ses mains. Comme il y avait des miroirs de part et d’autre, de la salle à manger on voyait de tous côtés cet homme, mi-nu, avec son lorgnon en or, qui sautait et gambadait dans un grand pagne blanc de Malgache, Depuis, j’ai appris qu’il sévissait a Madagascar une étrange maladie qui se mani­festait par des accès de danse. Et il chantait. Cet honnête père de famille qui n’avait jamais dit un juron chantait, avec une voix geignarde d’enfant, des airs obscènes de villages sakalaves, des chants complets dont il n’avait jamais dû songer à retenir une bribe d’air ou de paroles.

Le commissaire de bord, le médecin vin­rent : cela fit un branle-bas du diable, et on l’emmena à l’infirmerie,accès pernicieux.

J’ai demandé à y être près de lui, mais, naturellement, cela ne me fut pas permis.

Je suis resté dehors toute la nuit ; la chaleur d’ailleurs interdisait le sommeil dans la ca­bine : pour avoir un peu d’air, il aurait fallu être couché dans « une voile comme dans un , à la dernière vergue.

Je ne quittai pas les abords de l’infirmerie.

La chaleur étouffait tout : on n’entendait que les coups de pistons qui haletaient comme le pouls dans la fièvre. La mer râlait faible­ment de chaleur. Une odeur de bile montait des écumes phosphorescentes. On avait le cœur en sueur et on manquait de force pour s’éponger le visage avec un mouchoir. Les petites étoiles du nord, éparpillées dans le ciel de charbon, étaient redoutables comme des mouches venimeuses. Des tas de gens dormaient sur le pont, ramassés en cargaison de houille. Le malheur avait frappé tout près de moi : et je n’étais pas plus courageux qu’il ne fallait jusque là.

Le lendemain, à midi, c’était fait. Le mé­decin nous conta que la langue était très vite devenue pâteuse : presque plus de mots articulés, des grognements. Il prenait tout le temps son front entre ses mains et remettait sur son nez le lorgnon qu’il n’avait plus, il enfonçait aussi le doigt dans sa tête, entre les deux yeux.

La cervelle avait fondu comme de la cire. Et il avait agonisé, le visage inondé de larmes qui suintaient sans tarir, rafraîchissant jusqu’à la glace la température de la peau.

 

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Les Introuvables: »La plus folle des invraisemblance » Ou La Thématique Du Dernier Homme Sur La Terre

 

La littérature de « Fin du monde » est riche de nombreux ouvrages et si certains s’évertuèrent à nous présenter une terre complètement détruite par quelques catastrophes naturelles où quelques survivants s’efforcent tant bien que mal à reconstruire un semblant de civilisation, d’autres choisirent la solution radicale de nous présenter une humanité totalement annihilée avec un seul et unique représentant de l’espèce humaine comme témoin de notre passage sur terre. Ce qu’il y a de remarquable dans cette thématique c’est que pratiquement tous les auteurs qui choisirent cette hypothèse n’expliquent que rarement les causes de la disparition totale de l’humanité. Un jour un homme se réveille et constate avec stupéfaction qu’il est le dernier homme sur la terre….c’est aussi simple que ça ! D’ailleurs c’est assez amusant qu’il soit toujours, où presque, de sexe masculin, même si comme il sera de coutume dans une grande majorité des textes, de la découverte tardive d’une femme : après tout il faut bien repeupler la terre !

Il faut remonter en 1805 pour que nous soit présenté le premier roman du genre avec Jean Baptiste Cousin De Grainville et son « Le dernier homme » Dans ce roman  qui met en scène Omegare, on assiste  aux affres du dernier survivant de l’humanité sur une terre stérile et mourante. Moins connu du public, c’est à Mary Shelley inoubliable créatrice du monstre de Frankenstein que nous devons un autre roman mettant en avant les aventures du dernier homme sur la terre. Certes dans « Le dernier homme » (« The last man ») réédité en 1988 par les éditions du Rocher,  le texte est parfois un peu verbeux et ampoulé mais il posséde une sensibilité toute romantique et, longtemps inédit en France, nous présente une vision toute particulière d’une terre ravagée par une fléau impitoyable : La peste. Par la suite le roman de Grainville sera « plagié » par Elise Gagne, femme de lettre Française,  qui avec son « Omegar ou le dernier homme, proso- poésie dramatique de la fin des temps en douze chants » (Didier & Cie libraire éditeurs, 1859) nous dresse le tableau d’une terre dévastée où toute trace de vie vient de disparaître. Un fameux personnage que cet « Omegar » puisque le grand Camille Flammarion va également s’en servir comme personnage principal dans la seconde partie de son fameux « La fin du monde » (en volume aux éditions Flammarion 1894) et intitulée « Dans dix million d’années ».

Autre fin du monde tout aussi spectaculaire avec son seul et unique survivant désœuvré : « Le nuage pourpre » de M.P.Shiel et qui paru pour la première fois en France dans la revue « Je sais tout » (de Septembre 1911 à Janvier 1912,N° 81 à 84 superbement Illustré par M.Orazi) avant de sortir en volume aux éditions Lafitte en 1913.Le héros, Jeffson, de retour d’une expédition au pôle Nord, découvre à son retour qu’il est probablement le dernier homme sur la terre. Il va ainsi parcourir le monde, brûlant tout sur son passage. Il tombera quasiment dans la démence avant qu’il ne rencontre une survivante, l’obligeant à sortir de cet isolement forcé et de rompre ainsi avec certaines de ses habitudes…jamais tranquille même lorsque l’on pense être seul au monde ! Il est à noter que l’histoire de ce roman inspira Ronald Mac Dougall en 1959 pour réaliser son célèbre film avec Harry Belafonte « Le monde, la chair et le diable ». C’est ensuite la nouvelle que vous allez lire sur les pages de ce blog cette « La plus folle invraisemblance » qui par certains cotés me rappelle étrangement le roman de Shiel cité précédemment : même solitude du personnage qui sombre dans la folie suite à cette extermination massive de l’espèce humaine, même folie du héros face à la solitude et rencontre de celle qui va devenir « Eve » permettant ainsi un début hypothétique de repeuplement de la terre. Il existe par la suite de nombreux romans décrivant la fin de l’espèce humaine, d’une grande force et originalité comme « La mort de la terre »de Rosny Aîné où effectivement le dernier représentant « humain » va se retrouver isolé et seul monde mais finalement pour une période très courte puisqu’il sera « absorbé » par l’avancée inexorable et impitoyable des « Ferromagnétaux ». Il y a également l’ouvrage de Jean Paulin « S’il n’en reste qu’un » (Editions Self 1946) qui sous un titre assez trompeur cache en fait la survivance de toute une groupe de personne. Sans oublier « Le dernier Blanc » de Yves Gandon où cette fois seuls les hommes à la peau pigmentée seront les rescapés d’un fléau qui va frapper la terre avec une force redoutable….exit la race blanche ! Pareil pour « Le survivant » de Richard Matheson qui inspira Boris Sagal en 1971 pour son film éponyme avec le très controversé Charlton Heston. Je lui préfère personnellement la version moins connu mais plus réussie, réalisée par Sydney Salkow en 1964 « The last man on earth » avec un Vincent Price incarnant ce dernier homme avec tout le talent que nous lui connaissons. Ce film sera une nouvelle fois adapté sur grand écran en 2007 avec « Le survivant » de Francis Lawrence interprété ici par un Will Smith assez convaincant. Ici également point de dernier homme, puisque ce « dernier survivant » va découvrir tardivement toute une communauté d’individus ayant échappée au mal redoutable frappant la terre.

Il faudra de nouveau attendre 1977 et le roman de Victor Hàtar qui avec son « Archie Dumbarton » nous présente un texte sarcastique noir et plein d’humour sur les exploits du dernier homme qui un beau matin se réveille et constate avec stupéfaction qu’il est seul au monde….ou presque. Un roman totalement délirant. Une petite mention spéciale également pour l’ouvrage de Cormac Mac Carthy « The road » qui certes ne parle pas du dernier homme sur la terre mais qui narre avec force dans une écriture très rapide et percutante, la tentative de survie d’un des derniers survivants de l’espèce humaine, face à une nature hostile et de quelques survivants retournés à la barbarie. Une sorte de Road-movie post apocalyptique mis en scène avec brio par un John Hillcoat très inspiré et un Viggo Mortensen d’une incroyable crédibilité. A noter pour la petite histoire qu’il existe également un film intitulé « The last women on earth », après tout il est utile de respecter la parité homme/femme, et un tout aussi délirant « The last chihuahua on earth »….

Terminons par ce récit bref de Frédric Brown et intitulé « Un coup à la porte » :

« Le dernier homme sur la terre était assis tout seul dans une pièce. Il y eut un coup à la porte…. »

Sur ce, je vous laisse apprécier la nouvelle qui va suivre qui est en quelque sorte une version condensée du roman de Shiel « Le nuage pourpre », roman dont j’ai utilisé les magnifiques illustrations de Orazi réalisée pour la parution du roman dans la revue « Je sais tout » et qui d’une certaine manière, retranscrit magnifiquement le texte de R.A.Fleury

 

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« La plus folle invraisemblance » Nouvelle de R.A.Fleury paru dans le numéro de « Les marges » N° 162 au mois de Décembre 1927.

 

Le 13 juillet 2027, je constatai, non sans quelques stupeurs, que tous les parisiens avaient succombé dans la nuit. Un cyclone invisible et silencieux avait passé. Les rues et les places étaient semées,les maisons étaient truffées de cadavres. Les cafés et les théâtres étaient des cimetières qui montraient leurs morts et les inondaient de clartés. Je faillis devenir fou. Seule l’exagération de l’horreur me préserva de la démence. Les jours suivants j’explorai, tant à pied qu’en auto, la ban­lieue, puis l’île de France, la Beauce, le Berry, la Champagne. Partout même inénarrable hécatombe, même effrayant charnier. L’homme n’était-il donc- plus ?

Deux, mois après j’avais la certitude d’être absolument seul sur la terre .Dans les véhicules merveilleusement rapides et dociles du XXI ème siècle (à la fois auto et avions) j’avais parcouru le monde et nulle part je n’avais rencontré la vie ou le signe de la vie. Aux éviden­ces s’ajoutaient les preuves indirectes. Les bateaux stoppaient au milieu des océans, ou dans les ports .Les trains étaient arrêtés en pleine campa­gne, écrasés et renversés. Et les paillotes africaines,les huttes des es­quimaux,les tentes des kirghiz,les gratte- ciel de New York, étaient de navrants et irréfutables, sépulcres .Tour à tour me bouchant le nez et res­pirant des, antiseptiques j’allais dans le massacre et l ‘ épouvantement.

Par moments, au cours de mes investigations plutoniennes me venait l’étrange souhait qu’en effet toute l’espèce adamique fût anéan­tie. Je le désirais pour l’effrayante « beauté du fait » j’avais soif de cet affreux et colossal miracle. Mais la peur de la solitude et de l’héré­ditaire sympathie chassait bientôt ce voeu satanique sorti des profon­deurs de l’instinctive perversité.

Hélas, nul doute ne me restait plus. J’étais bien l’unique propriétaire de la planète. Certes rien n’allait me manquer. Tout s’offrait à foison:Les noix de coco,les bananes,les dattes,les légumes,les blés,les poissons,le gibier,les troupeaux. Je ne pouvais redouter la famine,et j’a­vais tout l’or tout l’argent toutes les pierreries, tous les jardins,tous les palais. J’étais éperdument riche et désespéré.

Je songeai au suicide. Ce fut une longue obsession. L’esseulement infini m’hallucinait. Ne jamais revoir une face vivante, réentendre une voix vivante! J’étais l ‘abandonné. J’étais celui du jour vide et de la nuit déserte. Plus d’entretiens, plus de concerts,plus de succès littérai­res ou mondains, de controverses, de luttes, de haines ni d’amours. Nous vivons par les autres autant que par nous-mêmes. Tous les autres étaient morts. N’étais-je pas mort aussi ?

Puis vint une réaction puissante. Je me rattachai à la vie d’autant plus âprement que j’étais entouré de plus de mort. Je devais de­meurer la seule feuille de l’arbre. Je ne voulais pas tomber avant mon heu­re. Je réfléchis : En somme Robinson croyait bien « Robinsonner » jusqu’au dernier souffle. Un prisonnier perpétuel qui ne voit même pas son geôlier et va et vient du cachot au préau tient pourtant à durer. J’étais, moi, le robinson et le prisonnier non d’une île ou d’un Mazas, mais de la terre entière. Le passé de la race humaine et la nature m’appartenait. Au milieu du désastre sans nom j’eus une lueur de joie, j’allais pouvoir pleinement satisfaire mes deux passions maîtresses: l’art et les livres,les paysages et les voyages. Sans doute il était atroce d’avoir perdu, et comment, tous mes amis, dont quelques-uns si chers, une maîtresse curieusement savourée et (j’étais orphelin) quelques parents lointains. Il était atroce de courir autour du soleil, emporté par mon astre natal, avec quinze cent milli­ons de charognes, avec toute l’humanité pourrissante. Je sentais en mon âme la plaie béante et brûlante de l’éblouissement, de la douleur et du re­gret. Mais enfin les animaux n’avaient pas disparu. Je trouverais chez eux des compagnons plus .sûrs que les hommes. Et je disposais souverainement des musées et des bibliothèques .Et tous les sites étaient à moi. Et comme l’ex­périence était attirante! Comme ma solitude pouvait être agréable et fruc­tueuse ! J’étais un ermite, mais l’ermite d’un Thélème aux ressources inépuisable et non celui d’une Thébaïde desséchée. Autour de moi pullulaient les trésors et pour en jouir il ne me fallait aucun travail vénal. Gratuité universelle. Je décidai -de continuer à vivre.

Et je vécus. Après avoir fait dans l’île de Cézembre, en face de Saint-malo,une retraite sanitaire d’un an, pour permettre aux hyènes,aux corbeaux, aux vautours, aux helminthes, au soleil et au gel de purifier l’univers, je me mis à mener l’existence de mes voeux. Je passai mes hivers à Constantinople, mes étés en norvège. Quand l’envie m’en prenait de revoir Vélasquez, Rembrandt ou Titien, une auto (j’en avais des armées) me trans­portait, toutes frontières abolies, toutes douanes absentes, à Madrid, en Hollande, à Venise. A Londres, à Paris, à Berlin, à Boston, je fus le bénédictin jamais dérangé des bibliothèques précieuses. Je lus les Védas dans leurs textes, dans le texte Héraclite et Plotin. J’appris le sanscrit, je réappris le grec. Mon érudition se développa prodigieusement. Je connus l’i­vresse du labeur intellectuel accompli pour lui-même, de la recherche désin­téressée .Nul jamais ne saurait mes efforts et je les faisais comme s’ils eussent dû me valoir les plus grands triomphes.

Entre deux « saisons d’art » ou de sciences j’allais me retremper et réjouir mes yeux aux Pyrénées, au Caucase, à la baie d’Along, au lac Tchad .Puis, pour occuper mon éternel loisir je fouillais les vies privées, non d’ailleurs, malgré mon droit évident et l’impunité certaine, sans quelques sentiments de honte secrètes. Je forçai les tiroirs des plus délicats cabinets en bois des îles, des plus solides bureaux de chêne et d’acajou, plein. Je me plongeai dans les lettres clandestines, dans les mémoires occultes, dans les confidences grosses de déshonneur et de calamités. Je devins polyglotte ac­compli et psychologue raffiné. Je découvris en tous pays des fourmillements d’adultères, de fraudes, d’escroqueries et de crimes. J’en vins à me demander s’il était tellement déplorable que ma race eut péri toute entière.

Comment avait-elle péri? Dès la catastrophe je m’étais posé la question. Les habitants de Mars ou de Vénus avaient-ils lancé sur nous des fluides terribles qui n’avaient épargné que moi?  Une comète avait-elle asphyx­ié tous les hommes, sauf un réfractaire, moi? Le magnétisme, le dynamisme vital avait-il brusquement quitté tous les vivants, sauf un seul, moi? Et pourquoi avais-je été sauvé? Et pourquoi sauvé les animaux? Je bâtissais mille hypothèses. Aucune ne me contentait et le fait restait, le fait implacable et inexpliqué.

Parfois je pensais: La puissance qui a tué n’achèvera-t-elle pas son oeuvre ? Ne vais-je pas moi aussi être soudainement supprimé ? Et j’avais peur car j’avais fini par tenir à la vie plus peut-être qu’au temps ou j’étais un homme parmi les hommes. On est vraiment jaloux de ce qu’on est seul à pos­séder. Mais ma peur était vaine. Les jours mourants tombaient sur les jours morts et je m’endormais chaque soir, je m’éveillais chaque matin dans la même paix que naguère, comme un honnête bourgeois d’Orléans, de Tours ou de Vendô­me. Quand je ne voyageais pas ma vie était très simple.

En somme j’étais exempt de tout soucis. Les plus élégantes confec­tions, prélevées dans les belles jardinières de l’Europe entière, m’habillai­ent. Mes magasins renfermaient des monceaux de céréales et de farine, d’énormes quantités de jambons et de conserves. Dans mes écuries et mes étables j’avais rassemblé des chevaux, des moutons, des boeufs, des vaches triés parmi ceux que j’avais retrouvés fidèles à leurs fermes et à leurs pâturages. J’avais du lait, de la viande fraîche. J’obtenais de mon jardin d’excellents légumes. Mon installation des environs de Compiègne était d’une tenue exemplaire. Je lui donnais tous mes soins qu’elle me rendait en joies agrestes, pacifiques et salubres.

J’avais plusieurs chiens, chats et perroquet .J’avais des paons plus beaux que ceux des rois de Perse ! J’avais des biches privées et une garde seigneuriale de six éléphants recueillis dans les écuries d’un prince indien au milieu de leurs gardiens morts. Flairant, eut-on dit, l’indescriptible catastrophe, ils m’avaient reçu en sauveur et suivi au premier signal. Oh le splendide voyage que je fis avec eux de Bénarès à Paris. Je les revois toujours traversant le Bosphore à la nage, comme de monstrueux dauphins et défilant avec moi, triomphateurs solennels, dans une Byzance à jamais éteinte. C’est d’eux que me vint une curieuse association d’idée.Il me parut à la fois juste et plaisant de prendre le costume hindou, puisque mes pachydermes étaient des bêtes hindoues et je ne crus pouvoir mieux faire que de me déguiser en em­pereur des Indes. Un jour je volai jusqu’à Buckingham palace et dans la gar­de-robe du feu roi d’Angleterre je trouvai sans peine le vêtement -requis.

Il était somptueux à souhait. De retour chez moi je l’endossai et juché sur un de mes éléphants je me promenait gravement par mes terres, comme un monarque absolu que j ‘étais.Dans la suite, paré du même costume éblouissant et chaussé de sabots, je donnais le grain aux volailles. C’était une compo­sition philosophique. Et mes chers éléphants me défendirent à plusieurs re­prises contre les loups et les ours qui, n’étant plus décimés, se reprodui­saient en abondance et se croyaient maîtres du monde. A l’ordinaire ils por­taient des fardeaux, arrosaient mes laitues, me servaient à table et lais­saient lire dans leurs yeux la plus touchante fidélité. Vingt-deux ans s’é­coulèrent. Je n’étais pas devenu muet, car je parlais à mes animaux et j’a­vais pris, la volontaire coutume de m’entretenir avec moi-même. Bien souvent je m’étais retourné brusquement, croyant qu’une voix humaine répondait à la mienne. Bien souvent j’avais cru- voir une forme humaine surgir devant moi. Illusions, et mirages. Nul être humain n’avait brisé la virginité de ma soli­tude.

Depuis longtemps les derniers ossements des hommes s’étaient mêlés à l’humus des champs engraissés de cadavres ou avaient disparu dans les fo­rets épaisses qui avaient envahi les villes délaissées. Je ne me repentais pas d’avoir vécu. Je m’étais instruit, j’avais médité. J’étais même contraint de m’avouer que mon unicité ne m’avait pas trop fait souffrir. Parfois je songeais encore à l’immensité formidable du cataclysme qui avait aboli ma race. Mais cette idée ne me donnait plus le frisson de peur surnaturelle que je ressentais dans les premiers temps .L’habitude était venue. Souvent encore il m’arrivait de regretter ma vie de parisien délicat, mes amis, le rire aigu et provoquant des femmes. Mais c’était un regret en estompe et très sup­portable .La solitude, la privation de nombreux plaisirs, la chasteté ne me pesaient plus. Je crois, que la résurrection subite de l’humanité m’eut sin­gulièrement gêné. Il eût fallu renoncer à ma liberté plénière, à mes aises illimitées, me plier de nouveau aux obligations, aux convenances, aux lois m’asservir, m’élaguer, me restreindre. Non, je ne souhaitais pas redevenir un être social et mon monachisme, mon indépendance, ma souveraineté ne fai­saient qu’un avec le plus intime de moi-même. J’en étais arrivé à les priser tant que la pensée de me retrouver face à face avec un seul de mes sembla­bles me donnait maintenant de l’aigreur. Je me perdais toujours en conjec­tures sur la cause du grand trépas; je ne demandais toujours par quels mys­tères j’en avais été seul excepté. Mais c’était là une curiosité purement in­tellectuelle, un simple exercice spéculatif. Je n’étais pas heureux peut-être. J’étais, loin d’être malheureux. Je ne voyageais plus guère. Je devenais casa­nier. Je cultivais mon jardin. Je lisais- et réfléchissais. C’était la cinquan­taine et j’attendais la mort dans le contentement du sage.

Un soir d’été devant ma porte goûtant la douceur pacifique des pre­mières ténèbres, je rêvais. Je fumais un havane irréprochable et, caressant mes chiens, je lançais à. mes éléphants couchés non loin des appels amicaux. La lune glaçait d’argent la futaie voisine et blêmissait la route blanche. Tout à coup quelque chose qui marchait apparut. Cela remuait deux jambes et ressemblait à un être humain aux vêtements flottants. Je fus si surpris que j’eus presque peur .Un singe ne m’eut pas- effrayé .Mais un individu de mon es­pèce prenait pour moi l’aspect d’un revenant. Je pensai me cacher. Je n’en eus pas le temps. La femme m’avait vu et courait vers moi. Découvert je n’osai fuir. L’Adam et l’Eve suprêmes se rencontraient.

Tels Deucalion et Pyrrha, nous avons repeuplé la terre. La seconde mère du genre humain avait trente-huit ans. Elle était la fille d’un arma­teur Suédois. Ni laide,ni jolie,elle avait la robustesse et la douceur. Nos enfants en qui s’unissaient nos sangs germaniques et celto latin naqui­rent bien portants, et forts .Nous eûmes en sept années deux garçons et qua­tre filles qu’il fallut bien marier entre eux. Pour ma part je me demandais

s’il était vraiment nécessaire de rendre aux animaux et aux végétaux leur insatiable tyran, s’il était vraiment nécessaire de tirer de son sommeil la race de vice, de ruse et de cruauté. Sans doute, me disais-je, il est no­ble de rappeler l’existence de la mathématique pure et le poème lyrique, la fresque et le bas-relief, la volupté, l’amour et les divines douleurs. Mais les fils que je Vais engendrer et les fils de leurs fils seront fatalement comme leurs aïeux, méchants, lâches et fétides. Et je voyais se dérou­ler d’immenses tableaux d’horreur sanglante et de marécageuses ignominies. Pareil au passé, l’avenir humain s’avérait une boue monstrueuse ou brillait de vaines paillettes d’or. Fallait-il payer ces quelques lueurs de tout ce cloaque ?…Tel je raisonnais et doutais, mais la femme était un pur instinct une sourde et puissante volonté de vie. Elle ne consentit pas â tricher et fière, incroyablement fière, d’être la source unique d’un nouveau fleuve immonde et superbe, elle se reproduisit avec délices.

La paternité me donna d’ailleurs des joies insoupçonnées. Je fus un père très, tendre. Je suis un grand-père attendri. Aujourd’hui- j’ai quatre vingt ans et je règne en patriarche sur une tribu déjà nombreuse et floris­sante. Chacune de mes filles est devenues mère à son tour et j’ai seize pe­tits enfants. Nous sommes bien surs d’être les seuls habitants du globe, car nous avons refait, plus minutieuse encore, l’exploration à laquelle je m’é­tais livré an lendemain du « déluge » et nous n’avons rencontré âme qui vi­ve. L’humanité nouvelle, d’origine exclusivement aryenne, n’a donc pas à craindre les alliages impurs. Elle est et restera formée du mélange des plus no­bles races. Ceci me console un peu de l’avoir procréé et ce qui non seulement me console mais m’enorgueillit. c’est que j’ai pu conter cent fois à un pu­blic émerveillé mon invraisemblable aventure et celle de ma femme,analogue à la mienne- c’est que, de cette aventure vertigineuse, l’histoire et la lé­gende se transmettront sans fin, engendrant tout un cycle esthétique, aux générations de ma postérité.

R.A.Fleury

 

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Les Introuvables:  » Une Nuit D’épouvante » de Georges Héjean

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Toujours en provenance de l’inépuisable revue « Nos loisirs » dont nous avons déjà eu la joie de découvrir quelques petites perles de la Science-fiction et du Fantastique dans les pages de ce blog, voici dont une petite nouvelle horrifique qui ne dépareillerait pas dans un recueil de Jean Ray, une histoire hantée de terre et de mer qui, bien que classique, reste toujours d’une efficacité redoutable : La mer n’en a pas terminé de tous nous terrifier !

« Une nuit d’épouvante » nouvelle de Georges Héjean. Dans la revue « Nos Loisirs » .17 Mai 1908

 

La Marie-]eanne, qu’on croyait perdue, était si­gnalée au port de l’île Loc-Tudy. Elle avait donc échappé à la tempête ! Ce fut autour de moi un soupir de soulagement parmi les femmes et les ma­rins groupés sur le môle. On apercevait distincte­ment à bord maintenant les silhouettes des trois hom­mes qui composaient tout l’équipage : Jean Binic, le patron, le matelot Bourlaouen et Pierre Quilbec, le mousse. Courbés en deux, ils rejetaient par-dessus bord, au fur et à mesure, l’eau qui envahissait la coque. Un seul foc de fortune hissé au bout d’une rame qui remplaçait le mât brisé suffisait à la marche de la barque. Poussée par un vent violent de Sud- Ouest, elle approchait rapidement, tantôt penchée sur le flanc à croire qu’elle allait chavirer, tantôt se re­dressant vaillamment et coupant les vagues qui, en formidables paquets d’eau, menaçaient de la briser. Déjà elle avait tourné la pointe de l’île : les hommes à bord travaillaient sans relâche. De la terre, dont ils n’étaient plus distants que d’une cinquantaine de mètres, partirent des appels, des encouragements : « Ohé l Jean, courage ! Ohé ! Aborde ! » En même temps que des cordes, entre les mains de quelques solides gaillards, s’apprêtaient à se lancer. Soudain un cri d’horreur jaillit de toutes les poitrines. Dans un remous sinistre, la Marie-Jeanne sembla s’écraser sous une lame, fit un bond comme un animal blessé et retombant, coula à pic… Les trois hommes, sans doute exténués, ne reparurent point. On chercha en vain leurs corps jusqu’à la nuit. Le courant de la marée montante les avait-il entraînés jusqu’au fond de la baie ? Dormaient-ils leur dernier sommeil dans la vase sablonneuse, sous les ombrages funèbres des pins de Penaveur?… Je quittai le môle, péniblement impressionné, je dînai mal et je m’endormis lourde­ment au sifflement des rafales.

Vers minuit, je m’éveillai. Une angoisse oppressait ma poitrine. Je me levai et m’habillai rapidement. Une force mystérieuse semblait me pousser. Je sortis et m’élançai vers la calle tragique. La pleine lune bril­lait de tout son éclat. Le vent faisait encore rage et des nuages déchirés passaient au ciel à grande vitesse.

Je m’étonnais de ne point voir le douanier de garde. La mer complètement basse semblait frissonner sous l’ouragan. Des bancs de sable s’allongeaient çà et là, comme des linceuls, formant des taches blanches que coupait le profil sombre des balises. Dans le fond de la baie, les pins de l’île Garo, secoués dans la nuit, tordaient des bras presque humains.

Tout à coup, je vis distinctement tout près de la calle une forme flottante recouverte de vase. Je me précipitai au poste de la douane pour demander de l’aide, des cordages, un canot… Je frappai, rien ne répondit. Je revins en courant et quelle fut mon hor­reur quand je vis le corps se dresser, de l’eau jus­qu’au ventre, et marcher vers l’échelle de fer scellée à la pierre du quai ! Immobile, muet, j’attendis. Le claquement des sabots sur le métal montait lente­ment. Enfin une tête surgit, pâle, avec, dans leurs orbites profondes, deux yeux fermés que je sentais me regarder !

La peur me fit frissonner et c’est à voix basse que je parvins à articuler :

-« Est-ce vous, Jean Binic ? »

Pas de réponse. L’homme s’était arrêté. Alors il ouvrit un œil — le droit, je me rappelle — et ce ca­davre, car c’était un cadavre, livide, la bouche ou­verte, la mâchoire pendante, ce cadavre fit un cligne­ment d’œil avec l’air de dire : « On est de mèche, n’est-ce pas ? »

Je tremblai plus fort, et quand l’homme me tendit une main où je voyais distinctement l’affreux plisse­ment de la peau et les ongles décolorés, je m’enfuis comme un fou. Je rentrai fermant la porte à double’ tour et je me jetai tout habillé sur mon lit, après avoir .encore tourné la clé de ma chambre.

J’attendais depuis un temps indéfinissable quand une voix m’appela par mon nom. En même temps des coups très distincts retentissaient dans le corri­dor d’entrée.

Je restai silencieux, le cœur battant…

Alors je perçus nettement un grincement de gonds qui m’était familier, puis des pas lourds gravissant l’escalier de bois, et enfin, après un moment d’hésita­tion, trois coups : toc, toc, toc, frappés près de la serrure.

On heurta de nouveau. Et comme je ne disais mot, la porte s’ouvrit, comme si je ne l’avais jamais fermée.

Un fantôme entra, sur lequel étaient collés des vê­tements de marin dégouttants d’eau de mer. Sous les mailles du jersey la blancheur d’un squelette apparais­sait .La clarté de la lune l’illuminait de face, mais aucune ombre cependant ne se projetait derrière lui. Avec un frémissement d’ossements froissés, il s’a­vança vers le lit.

Je reculai, sans souffle, inondé d’une sueur froide et je restai, la face collée à la muraille, n’osant plus regarder.

La voix profonde et calme prononça gravement, par saccades, comme oppressée: « Viens avec moi !… Viens  Tu ne réponds pas ? Je ne te veux que du bien. Je reviens de très loin… L’au-delà, il y a du vrai… Viens ! Je connais la route la plus sûre… Viens ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! » Un éclat de rire strident comme un claquement de castagnettes.

Comme aiguillonné, je bondis sur mon lit, affolé, et je hurlai :

-« Non  Va-t’en. Tu es la Mort. Je le sais, Va- t’en ! Je suis trop jeune ! Je veux vivre ! »

-« Donne-moi seulement la main », dit le fantôme, « et je m’en vais. »

Avec une peine infinie, je soulevai mon bras, qui me semblait du plomb :

-« Tu me le jures ? » Demandai-je, la tête perdue.

Oui !

Je tendis la main au spectre et je ressentis alors au contact de ses doigts glacés une effroyable souffrance qui monta, gagna l’ épaule, envahit ma poitrine et vint m’étreindre le cœur, je me sentis mourir peu à peu et dans un dernier cri de douleur, je m’aban­donnai…

Je m’éveillai, brisé de fatigue. La lune éclairait ma chambre. La tempête avait cessé. Un calme serein régnait, rythmé par le bruit de la marée montante. J’essayai de me lever. Mon bras droit, sur lequel j’é­tais couché, était engourdi et presque paralysé. Je restai, quelques minutes sans pouvoir ouvrir les doigts. Avais-je rêvé ? Je ne sus que penser, car les portes de ma chambre et de ma petite maison étaient grandes ouvertes et sur les marches de l’escalier, dans le corridor, je pouvais voir de larges empreintes de vase, laissées par des sabots qui n’étaient pas les miens.

 

Georges Héjean.

 

 

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Les Introuvables: « Le Fétiche » De G.Nohmant

 

L’Afrique et l’Asie  furent les terrains privilégiés pour toute sorte de fantasmes, aminés de rites mystérieux et de coutumes étranges. Les revues de voyages de la fin du XIX éme et du début du XX éme, regorgent de ces témoignages bien souvent aux origines douteuses, mais qui ne manquent pas d’attiser notre curiosité. Si l’Afrique dans ce cas particulier fut assez riche en spéculations farfelues, il ne s’en dégage pas moins quelques faits relativement troublants et touchants à des thématiques aussi variées que les civilisations disparues, les animaux fantastiques et autres plantes extravagantes et tout particulièrement celles qui se révèlent assez friandes de chairs humaines. Mais il existe un autre domaine, tout aussi puissant et anxiogène, car échappant totalement à notre culture rationnelle, celle de la magie. Voilà un continent  dont le patrimoine culturel est riche en démons, sorciers, créatures infernales, jeteurs de sorts et l’aspect « sauvage » du pays, baigné dans ce tenace parfum de magie, ne fait que renforcer ce petit frisson nous parcourant l’échine à l’évocation de ces audacieuses explorations dont il fut l’objet.

La revue « Journal des voyages » nous propose ainsi de temps à autre quelques textes suffisamment évocateurs afin de nourrir nos appétits de l’imaginaire et dont la force d’évocation, ne peuvent que générer en nous une sorte de malaise à l’idée de ces contrées éloignées qui conservent fort heureusement encore bien des secrets.

Le texte présenté ici appartient à cette catégorie de nouvelles baignées dans une atmosphère d’épouvante où l’on a du mal à déterminer si le malheureux héros de l’histoire est victime de sa propre peur influencé par un environnement propice ou s’il est effectivement victime d’une de ses entités maléfiques qui sévissent au fin fond de cette si belle, mystérieuse et envoûtante Afrique.

 

« Le Fétiche » de G.Nohmant. Dans la revue « Journal des voyages » N° 744, Dimanche 5 Mars 1911. Illustré par Edouard.Zier

 

Voulant franchir les remous de l’embouchure du fleuve avant la nuit et ne pas risquer de passer une heure sur la plage déserte à appeler le passeur endormi sur l’autre rive, Zaki hâtait le pas dans la direction de Sassandra

Il avait franchi le bouquet de cocotiers qui indique remplacement de l’ancien vil­lage des gens de Oupoyo et s’avançait sur la langue de sable qui aboutit au point de réunion des eaux limoneuses venant de l’in­térieur des terres et des flots limpides de l’Océan.

En ce lieu maudit, où les sorciers faisaient leur sabbat, nul indigène ne s’aventurait après le coucher du soleil.

Zaki se pressait donc, anxieux d’arriver avant que le disque sanglant qui, déjà, s’enfonçait à demi derrière l’horizon, em­pourprant l’étendue de la mer, ait com­plètement disparu. Il marchait dans la di­rection du couchant, ne perdant pas de vue les derniers feux de l’astre,

A sa droite, sous une végétation rabou­grie par les effluves salins, gisaient les tombes des Néyaus  convaincus de sor­cellerie, ayant succombé à l’épreuve du poison. Les trous, à peine creusés dans le sable par les paresseux indigènes, avaient été en partie découverts sous l’effort du vent et de la pluie; des ossements s’éta­laient sur le sol où les crabes achevaient de les dépouiller des quelques lambeaux de chair qui y adhéraient encore

Çà et là, quelques mains pieuses, se cachant soigneusement à la vindicte des hommes, avaient, sur des tertres récem­ment élevés, apporté l’offrande de quel* que nourriture, un peu de riz jauni d’huile de palmes dans une assiette ébréchée, pour que le défunt, honni de son vivant, maudit encore au delà de la mort, pût trouver dans l’autre monde de quoi apaiser sa faim.

Remplissant leur rôle de messagers des âmes, les corbeaux noirs et blancs venaient manger la maigre pitance et la por­taient aux sorciers disparus.

Zaki frissonna en passant devant le si­nistre champ de la Mort et détourna la tête vers sa gauche. Là, l’Océan faisait rage, les grandes lames déferlaient avec furie, enle­vant parfois des masses de sable et lais­sant à leur place un trou béant.

Bientôt, le voyageur se trouva dans la partie étroite de la langue de terre qui Unissait en pointe à l’embouchure du fleuve, il avait dépassé les tombes des damnés et n’avait plus, d’un côté, que la mer agitée, de l’autre, le fleuve débordé qui, en pleine crue, roulait à une incroyable vitesse ses eaux jaunâtres.

Sur le bord de ce torrent, les sables se désagrégeaient également, rongés par des­sous et tombaient parfois, par pans entiers, pour disparaître dans le lit de la Sassandra. Il était évident que, dans quelques jours, la presqu’île entière serait emportée par les flots — phénomène qui se reproduit pé­riodiquement en cette région — pour se re­former peu à peu à la saison sèche, quand les eaux calmées du fleuve, se heurtant aux vagues poussées par l’éternel vent du Sud, y déposeraient leurs alluvions.

Tout à coup, Zaki s’arrêta, curieux, à la vue d’un objet singulier qu’une lame ve­nait de jeter à ses pieds avec des détritus de toute sorte, entraînés par le fleuve.

C’était une sphère blanchâtre, dont il ne s’expliquait, pas la nature, fruit ou caillou^ fragment de gomme ou précieuse boule de caoutchouc préparée par des mains hu­maines Machinalement, il ramassa l’épave.

Il l’avait à peine touchée qu’elle s’effrita sous ses doigts, laissant tomber une subs­tance terreuse et il constata avec anxiété qu’il venait de ramasser un fétiche, débris arraché par les eaux à l’une des tombes maudites qu’ensanglantait, là-bas la pour­pre des derniers feux du jour.

Hypnotisé, stupide, il restait immobile, le sinistre objet entre ses mains, conscient du sacrilège qu’il avait commis, s’évertuant à chercher le moyen d’échapper au châtiment redoutable auquel il s’était exposé.

Sous la pression de ses doigts tremblants une tranche de la boule tomba sur le sable de la plage. Zaki sentit ses cheveux se dresser sur sa tête !

Là, distinctement, devant lui, le mor­ceau de terre détaché venait de découvrir un fragment de crâne humain; il n’en voyait que le profil, une bouche et ses dents dénudées, une orbite avec, au fond du trou noir, un œil disproportionné au volume de la cavité, un œil aux lueurs fauves et cet œil le regardait fixement.

Il voulut fuir… il lui sembla que ses jambes étaient prises dans un étau.

Il voulut repousser l’effrayante vision, ses mains restèrent collées à la sphère qui s’effrita de nouveau sous leur effort…

Un nouveau quartier de terre découvrit en tombant la face du fantôme qu’il vit alors tout entière, les deux mâchoires, le trou sombre indiquant la place du nez, les deux orbites, avec, au fond du gouffre qu’elles creusaient, les deux yeux, le re­gard de feu sous lequel son cœur cessait de battre, son cerveau se laissait envahir par la folie.

Un rire de démence lui échappa.

La hideuse figure releva le coin de ses mâchoires et rit à son tour.

Il voulut ouvrir la bouche pour crier sa détresse, par trois fois le fantôme ouvrit largement ses deux rangées de dents, dé­couvrant un abîme de ténèbres dans lequel son regard se perdait, bien loin, à l’infini.

Alors, le vertige le gagna de plus en plus. Il lui parut que ses propres yeux s’arra­chaient de sa face, s’en allaient dans le vide… Son crâne se brisait sous des dou­leurs fulgurantes, il le sentait près d’éclater.

Entre ses mains, la tête épouvantable se modifiait rapidement.

Les trous noirs et les blancs ossements se fondaient en une matière grise, visqueuse, se repliant sur elle-même, se creusant, se refermant, dans un mouvement sembla­ble aux replis de l’escargot qui s’apprête à sortir de sa coquille, mais dans des pro portions plus grandes, et une bave sanieuse s’écoulait, glacée, entre ses mains secouées par un tremblement convulsif,

La masse de chair grise, constamment agitée à la surface, se creusa peu à peu, en entonnoir ; les yeux hagards de Zaki virent le fond du gouffre devenir rose, l’atroce mé­lange se transformer de nouveau en un mas­que diabolique, non pas osseux, celui-là, mais privé de consistance, horrible mol­lusque à face humaine, chair de pieuvre dépourvue de peau !

Ayant atteint les dernières limites de l’épouvante, subitement, l’hallucination se dissipa et Zaki ne vit plus, sur le sol où ses mains les avaient laissés tomber, que des morceaux de terre et des fragments d’os4 composition ordinaire des fétiches.

Il fit un effort pour revenir complète ment à la raison, pour continuer sa route…

Il s’aperçut que les sables mouvants, sapés sournoisement à leur base par les eaux, l’avaient enlisé jusqu’aux, genoux.

Le malheureux s’arracha du sol dans un effort insensé, sauta sur un monticule voisin.,.   

Le sol s’effondra sous ses pieds. II lit encore un bond de toute son énergie d’homme aux prises avec la Mort ! »

De nouveau, le terrain céda sous le poids de son corps, et le sable, le serrant à la cein­ture, rendit impossible toute nouvelle ten­tative de fuite,

La nuit était tombée, des milliers d’é­toiles assistaient à son agonie, éclairant de leurs pâles rayons sa face noire, devenue blafarde. Lentement, patiemment, le sa­ble avalait sa proie !

Les épaules et la tête du malheureux res­tèrent seules à la surface, puis il s’enfonça jusqu’au cou et de sa bouche tordue par un affreux rictus, des cris déchirants, aux accents funèbres, ne cessaient de s’échap­per, troublant le repas des corbeaux, sur les tombes voisines.

Enfin, il ne resta bientôt plus, au dessus du sol, que les deux bras du malheureux^ puis les mains qui s’agitaient toujours dans des convulsions de désespoir…

Les mains elles-mêmes s’engloutirent; et le sable reprit sa place.

De l’autre côté du fleuve, sous les toits de palmes qui laissaient filtrer une fumée bleue dont les volutes montaient vers le ciel au milieu du calme de l’atmosphère, les femmes pressaient dans leurs bras leurs enfants terrifiés :

« Ne bougez pas, petits ! Disaient-elles. Entendez-vous la voix de la Mort?.., En­tendez-vous l’appel de l’Epouvante? Là-bas, sur leurs tombes ouvertes, les sor­ciers, sortis de terre, dansent leur sabbat»

 G.Nohmant

 

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Les Introuvables « Le Secret Du Docteur » De Charles Le Goffic

 

L’amour est aveugle parait-il…Jamais un tel adage ne fut autant pris au pied de la lettre. Beaucoup prétendent que les savants sont des êtres vils et égoïstes, pourtant celui de Charles Le Goffic, est animé d’une certaine forme de compassion, pour ne pas dire de pitié pour son ami le plus proche. Probablement un sentiment de culpabilité mais dans les histoires de cœur, il faut surtout se méfier des réactions de l’être aimé et ne jamais oublier que dans un triangle amoureux, la personne la plus dangereuse, n’est toujours celle à qui l’on pense.

Une nouvelle noire sur fond de découverte scientifique, fréquente dans ce genre de revues, qui nous permettra d’y « voir » un peu plus clair sur les relations amoureuses.

 

 

« Le secret du Docteur » Nouvelle dramatique de Charles Le Goffic. Dans la revue « Nos Loisirs » .19 Juillet 1908

 

- Oui, oui…Je vois…Je n ai plus cet écran de ténèbres devant les yeux…

- Que voyez-vous ? Dit le Docteur Abivain, tressaillant malgré lui et tout inondé de cette joie sainte du savant qui vient d’arracher un de ces secrets à la nature.

- Oh ! Pas grand-chose…encore… des clartés… de vagues fluorescences… et, parmi elles, des ombres, ce me semble.., une silhouette… la vôtre peut-être,Docteur.

- Attendez, dit le praticien qui se recula légère­ment… Distinguez-vous toujours cette silhouette, mon cher Jagoury ?

- Oui… Elle va, elle vient… elle agite les bras… elle… Ah! Mon Dieu, si je pouvais guérir !

Vous guérirez; dit gravement le docteur Abivain.

Il ramassa ses instruments,  une petite fiole à tubulure et une seringue de Pravaz, qu’il coucha soi­gneusement dans leur boîte, donna un tour de clef à la boite et la déposa dans le, tiroir d’un secrétaire de forme ancienne.

Comme il pénétrait dans la pièce voisine, une main lui saisit le poignet :

Marthe Jagoury était derrière la porte, d’où elle avait entendu la conversation des deux hommes.

- Tu mentais, n’est-ce pas? C’était une plaisan­terie ? Maurice ne va pas recouvrer la vue ?…

- Si, dit Je docteur Abivain, après un court mo­ment d’hésitation.

Tu as dit si. Mais tu es donc fou ? Tu veux donc absolument nous perdre ?

- Par exemple !

- Ou bien tu en as assez de moi ?

- Marthe!..,

- Il faut que ce soit l’un ou l’autre pour que tu agisses comme tu fais… Mais réfléchis donc ! S’il re­couvre la vue, c’est fini de notre intimité, de notre amour peut-être… Nous ne pourrons plus l’éviter… Il deviendra un mari comme les autres… Il pourra nous suivre, nous épier…

- Nous userons de précautions…

- Trop tard. Le pli est pris. Nous sommes trop habitués, toi et moi à ne pas nous gêner devant lui : nous nous trahirons à chaque instant.

- Enfin, tu ne veux pourtant pas que je me fasse criminel pour assurer notre sécurité?

- Oh ! Criminel !…..

Et quel autre nom veux-tu que je donne à un médecin qui, pouvant guérir un malade, refuserait de lui accorder ses soins ?

- Il y a deux ans que tu soignes Maurice et tu m’avais toujours dit qu’il était incurable.,

- Je le croyais aussi..

- Et depuis quand ne le crois-tu plus ?

- Depuis un mois.

- Et tout ce mois tu ne m’as rien dit.,. Pourquoi m’as-tu caché la vérité ?..Pourquoi ne m’as-tu pas prévenue que Maurice allait guérir ?

- Je voulais te faire une surprise,

- Jolie surprise !

- Je pensais, dit d’un ton piqué le docteur Abivam, que tu me verrais avec satisfaction réparer d’une cer­taine manière le préjudice moral que j’ai causé à ce pauvre Maurice.

- En d’autres termes, tu lui prenais sa femme, mais tu lui rendais la vue… Laisse-moi rire : il n’y a vraiment que les hommes pour établir des balances pareilles.

- Ris tant que tu voudras. J’ai fait mon devoir et, si c’était à recommencer, je t’assure que je le referais encore.

- Ton devoir? Qu’en sais-tu? Si tu m’aimes comme je t’aime, ton devoir est de me garantir contre tout ce qui peut gêner ou entraver notre amour. Voilà ton devoir. Et, quant à mon mari, j’estime qu’en la circonstance tu lui rends un singulier service : le pauvre homme, tant qu’il était aveugle, était parfai­tement heureux ; il ne savait rien, ne se doutait de rien… Maintenant qu’il va voir clair.. Sois tranquille, nous ne le tromperons plus longtemps sans qu’il sa­che… Et si c’est là ce que tu appelles une répara­tion !…

Le docteur Abivain ne répondit pas.

- Mais parle donc ! reprit Marthe. Dis quelque chose… Tu vois que ton silence me tue…

- Je n’ai rien à te répondre, dit le docteur Abi­vain. Ma décision est prise, je ne transigerai pas avec ma conscience.

- Tu as bien transigé avec elle quand il s’est agi de tromper ton ami…

- Soit ! dit le docteur Abivain. L’homme a failli : raison de plus pour que le médecin ne l’imite pas…

- C’est bien, dit Marthe qui sembla prendre son parti du refus qu’on lui opposait. N’en parlons plus… Après tout c’est peut-être toi qui as raison. Nous au­tres femmes, tu sais, nous ne voyons pas toujours les choses du même œil que vous. En usant de précau­tions comme tu disais tout à l’heure, nous pourrons peut-être déjouer les soupçons de Maurice. N’empêche que tu es un vilain monsieur… Etre resté un mois sans me rien dire Alors, c’est vrai ?,.. Avec cette petite fiole de liqueur blanchâtre et cette seringue de Pravaz que tu caches si jalousement dans le secré­taire de Maurice, tu as trouvé le moyen de guérir le glaucome ?

- Je crois que oui.

- Mais c’est une découverte, cela… une grande découverte… et qui va te rendre célèbre…

 

- Oh ! célèbre !… On s’était déjà servi avant moi de ce liquide d’origine organique pour combattre les paralysies du nerf optique… Je n’ai fait que perfec­tionner la découverte.

- Et combien penses-tu qu’il faudra encore d’in­jections pour guérir complètement Maurice ?

- Cinq ou six peut-être.

- Seulement ?

- Oui. Deux gouttes suffisent matin et soir… Les effets du liquide sont très rapides, mais il y a tant de précautions à prendre… Il faut tenir le flacon à l’om­bre, éviter tout contact avec l’air extérieur. Songe qu’une molécule infinitésimale d’oxygène peut vicier toute la préparation, qu’est-ce que je dis ? La rendre d’une nocivité terrible. Le malade perdrait défini­tivement la vue… Heu­reusement qu’avec ces flacons à tubulure il n’y a rien à craindre…

- Et, comme se parlant à lui-même, le docteur Abivain ajouta :

- Puis, j’ai la clef de la boîte sur moi.

- Marthe resta un mo­ment songeuse.

- Mais il est facile probablement de savoir si la préparation s’est trouvée en contact avec l’air extérieur? La cou­leur du liquide doit chan­ger ?

- Non… Il n’y a au­cun signe apparent qui révèle la pré­sence de l’oxygène.

- Ah ! dit Mar­the qui n’insista pas.

- Et, avec cette mobilité d’expression qui était un des charmes de sa na­ture capiteuse et perverse :

- Tu m’aimes toujours, Georges, toujours ? Tu m’ai­meras toujours, quoi qu’il arrive?…

Elle avait passé ses bras à son cou et, lascive, les yeux dans ses yeux, elle se collait à lui, l’enveloppait des chauds effluves de son beau corps d’amoureuse. On entendit un léger, bruit dans la chambre du malade : le docteur Abivain se dégagea de l’amollissante étreinte.

- À ce soir ! dit Marthe.

Le docteur Abivain et Maurice Jagoury étaient des amis de vieille date : ils avaient fait ensemble, à Ren­nes, leur volontariat et leurs études supérieures ; ils s’étaient retrouvés, quelques années plus tard, à Lannion, Maurice comme avocat, Abivain comme méde­cin. Maurice s’était marié ; Abivain était resté garçon. Maurice, brusquement, fut atteint du glaucome et dut quitter le barreau. Abivain le soignait. Il voyait Marthe tous les jours. Il n’avait pas fait attention jusqu’alors à la beauté de la jeune femme, à ses ma­nières enveloppantes et câlines. Il se croyait, par sa profession autant que par son amitié pour Maurice, à l’abri d’une surprise de ses sens. Maurice, à côté de lui, s’épanouissait dans le même candide optimisme. Et ce qui devait arriver arriva : un beau jour, sans qu’il sût comment, Abivain se réveilla l’amant de Marthe.

L’ensorceleuse, qui guettait depuis longtemps l’oc­casion, était parvenue à ses fins ; mais elle avait compté sans les retours de conscience de son amant à qui le remords inspira un dessein héroï­que : indifférent à la clientèle, riche d’ailleurs et pouvant négliger le soin de ses affaires, Abi­vain se voua corps et âme h la guérison de son ami ; il n’eut plus désor­mais qu’un malade, pour ainsi dire, ce Maurice, qu’il visitait tous les jours, à qui il consacrait toutes les veilles, tous les instants que ne lui disputait pas le jaloux amour de Marthe. Après deux ans de re­cherches où il s’était spécialisé dans l’étude des maladies des yeux,  il trouva enfin ce qu’il cherchait. Mais, soit qu’il ne fût pas sans inquiétude du côté de sa maîtresse, soit qu’en effet il désirât lui  « faire une surprise », il ne parla de sa décou­verte à personne, con­jura son ami lui-même de se taire, voulut at­tendre de lui avoir complètement rendu la vue, pour mettre Mar­the en présence du fait une fois accompli.

Un hasard avait déjoué ses combinaisons : Marthe avait surpris son colloque avec le malade. Mais, en­fin, l’aventure avait mieux tourné qu’il ne le pensait : après une assez vive opposition, la jeune femme s’était résignée. Et une joie profonde, où il ne savait ce qui l’emportait le plus, de l’orgueil du savant ou du con­tentement de l’honnête homme, pénétrait le docteur Abivain.

Son remords, pour la première fois depuis bien longtemps, lui donnait quelque relâche. Il ne put, ce jour-là, demeurer dans son laboratoire : il sortit, ga­gna par la Corderie les bords du Guer, trouva aux choses, une jeunesse, une nouveauté, une vertu d’apai­sement qu’il n’avait point discernées jusqu’alors. Féerie de l’avril breton avec ses bandes magiquement refleuries et pareilles, sur les pentes, à de fabuleuses toisons d’or ! Le clocher de Loguivy pointait entre les ormes ; des barques de goëmonniers, sous leurs voiles couleur de tan, remontaient le fleuve au fil du flux, et les acres parfums iodés qui traînaient dans leur sillage emplissaient d’une griserie salubre les poumons du docteur Abivain. La voix grêle d’une pastoure, sur la berge, entonna la complainte de Marc’ haridith a Gerenard :

Une chanson vient d’être écrite

En dialecte léonard.

Une chanson sur Marguerite De Kéronard

Le docteur Abivain écouta jusqu’au bout la chan­son, pris à la douceur de cette voix enfantine qui éveillait en lui mille confuses réminiscences. Il flâna encore quelque temps au soleil, sur le chemin de halage, puis revint à petits pas vers la ville, les nerfs détendus, la conscience allègre.

 - « Maurice est sauvé ! Maurice va guérir ! » se répé­tait-il tout en marchant.

Il lui tardait d’être au soir pour retrouver son ami, recommencer la bienfaisante injection et, le soir venu, quand, après avoir examiné le malade, il prit dans le secrétaire la boîte où il enfermait son flacon et sa seringue et y introduisit la petite clef qui ne le quittait jamais, sa main avait comme un léger tremblement, il attribua même à ce tremblement la difficulté qu’il éprouva à faire manœuvrer la clef et comme si, dans l’intervalle, la serrure de la boîte avait été forcée. Simple illusion : le flacon était à sa place, herméti­quement bouché. Il le mira un moment, y plongea la seringue de Pravaz- et, redevenu maître de lui, se pencha sur Maurice pour lui faire à la nuque la piqûre habituelle.

Le malade eut un sursaut plus violent qu’à l’ordi­naire,

- Je vous ai fait mal, mon cher ami ? demanda le Docteur Abivain.

- Oui, dit Maurice.

- Cela va se passer.

- Mais c’est que cela ne se passe pas, docteur… Ah ! Mon Dieu, et les ténèbres qui reviennent… l’écran.., le mur… Je ne vois plus rien…

- Ce n’est pas possible ! Faites un effort… regardez-moi…       

- Le malade obéit : la légère humeur vitrée qui re­couvrait le globe des yeux s’était soudainement épais­sie ; les pupilles s’étaient complètement déformées. Tâtonnant dans le noir, les mains de l’aveugle s’ac­crochèrent à la redingote du docteur…

Celui-ci avait pâli. II se rappela cette résistance qu’il avait éprouvée en faisant jouer la clef dans la serrure de la boîte et, brusquement, il comprit tout : la condescendance inattendue de Marthe, le subit in­térêt qu’elle avait montré pour sa découverte quand elle avait vu que son parti était pris et que rien ne l’en ferait changer, les questions qu’elle lui avait adroitement posées pour savoir si le contact de l’air extérieur ne modifiait pas la couleur du liquide… Ne pouvant l’astreindre à se faire criminel, Marthe avait pris le crime à son compte, ouvert la serrure de la boîte avec une fausse clef, débouché, puis rebouché le flacon. Il avait suffi : Maurice Jagoury était con­damné à la cécité perpétuelle…

Le docteur Abivain fut trouvé mort le jour meme dans son laboratoire : sur le plancher, à côté de lui, gisaient les débris, d’un flacon de cyanure de potas­sium dont il avait absorbé le contenu.

 

Charles Le Goffic

 

 Le docteur fut trouvé mort, le jour même dans son laboratoire

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Les Introuvables: « L’automobile En 1950″ De Albert Robida

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En cette fin du 19éme siècle, Robida maître incontesté des airs accorda une place prépondérante aux répercutions que pourraient avoir les aéronefs dans une société future. Des ouvrages comme « Le XXéme siècle », « La vie électrique », « La guerre au XXéme siècle » sont de véritables florilèges de toutes ces curieuses machines qui un jour, envahiront notre quotidien. En véritable visionnaire il sera parfaitement conscient de la place déterminante du transport aérien et nous abreuvera de véhicules aussi pittoresques que pratiques. Mais l’artiste fut également, dans une moindre mesure, un adepte de la locomotion terrestre et si quelques tapis roulants facilitent le déplacement des piétons dans les villes de demain, la voiture y est également promise à un bel avenir. En illustrant dés le N° 1 de Janvier 1895 de « La monde moderne » l’article de Octave Uzanne « La locomotion future » dans le cadre d’un chapitre consacré aux « Perspectives d’avenir », il affirmait déjà une certaine vision objective de l’essor de l’automobile dans un proche avenir. Le transport terrestre, tout comme les majestueux aéroplanes, serait le moyen de locomotion de l’homme moderne. Thématique que nous retrouverons dans l’article du Marquis de Dion « L’automobile reine du monde » dans la revue « Je sais tout » N°14 du 15 Mars 1906, superbement illustré par Henri Lanos. L’auteur nous y fait l’apologie de la voiture et de son avenir des plus prometteur avec un paragraphe intitulé « Un vision fantasmagorique de Paris en 1930 » et un autre tout aussi explicite « L’automobile et la guerre future »

Deux ans plus tard, après un amusant « L’aviation en 1950 », Robida, dont l’imagination était sans cesse dans une fébrile activité, imagina cette « L’automobile en 1950 ». En nous décrivant un monde qui va vite, trop vite, à l’image du ciel complètement envahi par des nuées de curieux volatiles, les routes et les chemins deviennent également une jungle urbaine. Dans le fracas des moteurs à explosion, du gazouillis des véhicules électriques ( se révélant en cela un écologiste avant l’heure) et de ces transporteurs routiers de plus en plus gros et envahissant, il anticipait le cauchemar qui est à présent le notre, conscient à l’aube de la révolution mécanique, de l’enfer des villes livrées à ces monstres métalliques.

Une nouvelle des plus amusante où l’auteur fait preuve une fois de plus  d’une inventivité des plus jouissives, concernant la désignation de cette cohorte de drôles de machines.

Cette nouvelle paru dans les « Annales politiques et littéraire » N° 1331 du 27 Décembre 1908 et fut réédité par les éditions Apex collection « Périodica » N° 10, Octobre 1995.

 

« L’automobile en 1950 »

 

Quelle belle journée de soleil, ce premier samedi de juin 1950! L’orage de la veille avait nettoyé l’atmosphère, les Grandes cen­trales Je captation de l’énergie atmosphérique avant soutiré toute l’électricité de la région nord-ouest, économie pour la production de force,  on allait être au beau fixe pour une quinzaine. Et j’étais fort satisfait de m’octroyer quelques» jours de vacances, près de Bayeux, avec mon ami B…, pour oublier un peu migraines, surexcitation nerveuse, maux d’estomac et autres petits inconvénients de la vie intensive que nous menons.

Le boulevard était houleux. Plus de mou­vement que les autres jours, naturellement, en raison du samedi. Malgré la bonne orga­nisation de la circulation, les croisements facilités, les dérivations en étages aux carre­fours, les passages souterrains et les refuges élevés pour véhicules stationnant, la chaus­sée trépidait et se trouvait trop étroite, bien que fortement élargie aux dépens des trottoirs presque inutiles, puisqu’il n’y a pour ainsi dire plus de ces insupportables piétons qui encombraient les rues de jadis.

En auto avec mon ami, nous filions au mi­lieu de la cohue des véhicules : autos de livraisons des commerçants, pittoresques de forme, en raison de l’habitude prise, comme réclame, d’arranger la voiture dans la forme d’un objet quelconque symbolisant le genre d’industrie ou de commerce, auto-camions plus lourds, élégants auto-cabs, limousines fami­liales, auto-fiacres, tricycles électriques’, autobus légers et coquets, auto-coupés, auto­cars divers. Tout cela roulait en deux files, sans désordre, ma foi, sans ces infernales obs­tructions aux carrefours qu’on a tant maudites autrefois, et presque sans que l’agent-disque, en tricar, posté sur la chaussée tous les vingt-cinq, mètres, eût trop souvent l’occasion de lever son bâton blanc à détonateur pour rappeler quelque wattinan à l’ordre.

Et les gens d’autrefois prétendaient que l’automobilisme était un sport! fit mon ami; un sport il y a cinquante ans, comme l’avia­tion, du temps des conquistadors de la route et de l’atmosphère; mais, aujourd’hui, ce n’est que l’utilisation pratique des forces nouvelles.

Nous passions devant les ascenseurs de la station aérienne du boulevard Haussmann. Que de inonde! A mi-hauteur, les uns prenaient les tubes électriques banlieusards pour Rouen, Tours ou Compiègne, les autres montaient jusqu’à l’embarcadère des aéronefs de Breta­gne, de Normandie, des Vosges ou du Midi.

Attention! fis-je, tâchons de ne rien re­cevoir sur la tête. Il y a tant de gens distraits qui peuvent laisser échapper une malle ou un simple parapluie.

Allons donc, des gens distraits dans la société actuelle! Il n’y en a plus : tous écrasés avant d’atteindre l’âge de quinze ans! Des rêveurs, des poètes? Les derniers supprimés vers 1910 ou 1912 par les écrabouillobus d’alors, dans la crise d’éclatement des grandes villes congestionnées… Mais, rassurez-vous, on fait des vers tout de même… Pas de préoccupa­tions! Mon fils et ma fille vont rentrer du lycée dans leur petit auto habituel : l’auto-puce, comme on dit,  l’une de Sévigné-Pontoise, l’autre de Condorcet-1′Isie-Adam… Ils pren­dront l’aéronef de huit heures trente-cinq et seront à la villa vers dix heures…

Nous roulions depuis longtemps en pleine campagne sur la route caoutchoutée, derrière bien d’autres qui s’en allaient gagner la mai­son des champs, plus ou moins loin du Paris des affaires. On voyait déjà des arbres. Nous croisions des auto-cars de maraîchers apportant, de très loin parfois, leurs légumes aux Haltes, des autos de déménagement portant des meu­bles de maisons de campagne, un long auto-car à cinquante places emmenant à Caudebec une Société de pêcheurs à la ligne, d’autres auto­cars plus longs encore, transportant des écoles de Paris pour trois jours à passer dans, les bois, et combien de limousines chargées de

familles de petits commerçants, père, mère, enfants, gendres, brus, cousins, cousines, etc. Je vois encore une petite voiturette portant un monsieur et une darne déjà en costume de pêche à la crevette avec leurs filets en tra­vers sur le capot…

Plus loin, un vrai train : douze auto-camions chargés de sacs de farine; puis, nous tra­versons un retour de marché franc, de gros fermiers dans leurs petits autos, des camion? d’épiciers et de marchands de beurre, quel­ques vaches sur un auto-fardier, Puis, installés sur un côté de route, près d’une charmante rivière, des amateurs de camping, cinq ou six auto-roulottes ou house-cars, qui font leur tour de France en dédaignant les hôtels. Ta­bleau charmant : les cuisines fument, les dames en robes claires- mettent la table sur des tréteaux, des enfants jouent… Et, demain, tout ce monde campera à deux cents kilo­mètres, dans quelque autre joli site…

Enfin, la nuit vient, nous arrivons. Le tube de Cherbourg passe en viaduc; nous enten­dons ronfler des trains électriques à l’intérieur. En haut, quelques dirigeables fendent l’air et vont s’éparpiller dans les stations sur la côte; la mer brille en avant. Voici des bois, une ligne de falaises, des phares qui s’allument, et voici la villa qui va nous abriter pour quel­ques jours…

 

Albert Robida

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Les Introuvables :«L’Aviation En 1950» De Albert Robida

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Cette petite « Fantaisie » de la plume féconde de Albert Robida fut publiée dans le N°1331 des Annales Politiques et Littéraires (27 Décembre 1908). On y retrouve toute la verve et l’imagination d’un écrivain/Illustrateur pour qui le plus lourd que l’air était un objet de fascination pour ne pas dire de vénération. Ainsi dans cette « Aviation en 1950 » en peu de lignes, Robida nous fait l’apologie de ces transports aériens aux noms si pittoresques et qui dans ses anticipations, noircissaient le ciel de France. Un hymne à l’imaginaire et à la démesure où vont se croiser « Aérobus », « Aéro-fléchettes », « Planocars », « Aérocalles », « Aéro-gondoles » et autres Aéronefs Transatlantique. Alors laissez vous porter par cette douce brise d’humour et de folie dans le ciel ô combien merveilleux de ce magnifique conteur d’histoire.

Cette courte nouvelle fut rééditée aux éditions « Apex» constituant le N°10 de la collection  « Périodica » (Tiré à 250 exemplaires 1995)

Bientôt fera suite  « L’automobile en 1950  » paru dans le même numéro.

 

L’aviation en 1950

 

Ouf! Enlevons lunettes et pelisses fourrées.

Sapristi! Voyons le Télé journal… Allô! Allô! Il y avait, aujourd’hui, interpellation à la Chambre. Le ministère des Voies et Commu­nications aériennes et terriennes est visé… Question de caoutchoutage, le Midi réclame… Nous allons voir. Allô! allô!

Vive discussion… Discours virulent de… Drinn, drinn, passons les discours… Ordre du jour de blâmePar 1,246 voix contre 342….,ça y est, le ministère a dérapé!

 

En l’air, au bar aérien d’une station élec­trique, En bas, stationnent quelques autos rechargeant leurs accumulateurs. A mi-hau­teur, sous les grands hangars, remises, des véhicules divers attendent: un petit dirigeable de location, deux aérobus, trois aéroplanes, une ballonnette.

Trois messieurs, deux dames et trois en­fants de dix à quinze ans, achèvent de déjeuner. Il fait un temps superbe, le soleil brille. On cause de l’orage de la veille.

- Quatre accidents seulement, dont un assez grave…

- Il y a tant d’imprudents, des jeunes gens qui se lancent, par snobisme, avec des aéro­planes de course, ou d’autres, au contraire; faute d’argent, les pauvres diables, sur des appareils de quatre sous, sans solidité, des clous d’occasion!… Les parents, quelquefois, devraient mieux surveiller ces échappés de collège.

- Ah! mon cher, maintenant, dès le lycée, on fait de l’aéro ou du planotage, comme mon grand-père faisait du canotage… Ainsi, Gaston que voilà, s’il passe son bachot Fan pro­chain, je lui paie un petit aéro-fléchette de douze cents francs; il pourra s’offrir des pe­tits voyages raisonnables… 11 sait conduire, d’ailleurs, et fait du dirigeable tous les di­manches. Il a son brevet d’aéro…

- Ça n’est pas si malin! fit le jeune Gas­ton.

- Oh non ! papa, firent en chœur les deux fillettes.

- Regardez donc le vieil aérocale vermoulu qui nous arrive par sud-sud-est… Quelle antiquité! Ça doit dater de 1930! On faisait solide, dans ce temps-là!

- Mais ça ne marche guère… Voyez, il croise l’aérobus de Saint-Malo; il a fallu un effort sur le moteur pour éviter d’accrocher…

- A propos, vous savez ce qui est arrivé, cette semaine-ci, en forêt de Fontainebleau, derrière Barbizon? Des filous qui ont fait coup double… Ils venaient de cambrioler une grande villa en forçant la porte de l’embar­cadère supérieur, — les maîtres au théâtre à Paris, — lorsqu’en filant par-dessus la forêt, avec leur butin, leur dirigeable rencontre un aéro de touristes qui s’en allaient en Italie en voyage de noces. Harponnage, terreur! Le pauvre monsieur voulait résister; mais la jeune dame s’évanouit… Dévalisés à fond en deux minutes!

- Dame, les voleurs ont beau jeu avec l’aéro, malgré toute la surveillance…

- C’est comme pour la contrebande. Il a bien fallu supprimer les douanes…

- Vous savez si c’est merveilleux, l’aéro, pour découvrir dans les monuments des beau­tés inconnues aux curieux d’en bas! Eh bien! il y a des gens peu délicats qui abusent, ils déboulonnent des statues haut perchées. On a pincé, l’autre jour, un Anglais qui, sous prétexte d’admirer la cathédrale de Reims, emportait des souvenirs.

- Oh! ces collectionneurs!

- Chère madame, j’ai vu une chose bien drôle, il y a trois mois, en Egypte: des cour­ses de planocars, aéroplanes et aéroflèches, avec, comme obstacles, les Pyramides à sauter l’une après l’autre… Je l’ai fait; mais j’ai failli attraper un Bédouin en descendant. Je l’ai évité par un bond de côté; mais mon hélice s’est cassée sur la tête du grand sphinx… Si les affaires sont bonnes, j’irai, en novembre, avec un aéronef d’agence, faire douze jours de chasse en Abyssinie… Lion, panthère…

- Oh! fait le jeune potache, avec admiration.

- Pourvu que, d’ici là, il n’y ait pas de guerre!… Partout, on augmente les flottes aériennes… On construit, on construit…

- Il faut bien! 11 peut nous tomber dessus, sans crier gare, quelque flottille asiatique. Mal­gré toutes nos croisières, c’est si facile! Un coup de vent, une série de brumes dans l’atmos­phère, une anicroche aux rondes internationa­les avancées, et ils passent… C’est beau, l’avia­tion; mais il y a le revers de la médaille: l’insécurité générale!

- Moi, je compte aller jeudi à Londres.

- Avec votre aérocale?

- Oh! s’il s’agissait d’aller à New-York, j’irais par. l’aéronef transatlantique…

- Moi, je voyage peu! Ah! mon ami, une belle nuit, la sortie de l’Opéra par en haut, avec tous les aéros qui passent ou qui sta­tionnent, les municipaux, Paris illuminé…, les toilettes, les stations aériennes diverses, la tour Saint-Jacques au loin, Nuage-Palace, l’Arc de Triomphe, les terrasses des restaurants, cela vaut les Alpes par en dessus, Venise en aéro-gondole…, Constantinople, tous les grands spectacles… C’est superbe!…

Albert Robida


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Le Sondage Du Jour:Faut-il Détruire Les Ruines De Paris ?

 

Cette nouvelle provient de cet extraordinaire numéro du Crapouillot de Noël 1919 et intitulé « Le Crapouillot de l’an 3000 » Une véritable mine, renfermant de courtes nouvelles les plus savoureuse, comme en témoigne ce texte de André Warnod.

La découverte des ruines de Paris, fut pour nos illustres anticipateurs, une source d’inspiration souvent inventive et toujours des plus cocasse. Cette vision d’un Paris fantasmé, source des hypothèses les plus invraisemblables, trouve son apogée dans des textes aussi fameux que « Les ruines de Paris en 4875, documents officiels et inédits » (Léon Willen et Paul Daffis, 1875) dans un tirage confidentiel (voir mon article sur les pages de ce blog) de Alfred Louis Franklin,ou le tout aussi amusant « La Vénus d’Asniére où dans les ruines de Paris » de André Reuzé (Fayard 1924). Mais un inventaire détaillé nous avait été fourni par Marc Madouraud dans son « Paris capitale des ruines » (Bruxelles édition Recto-verso collection  «idées…et autres »  hors collection N°49, 1994). Petit tirage, hélas introuvable actuellement ou à un prix prohibitif. J’avais pour ma part fait une petite synthèse lors d’un article sur le texte de Octave Béliard « Une expédition polaire aux ruines de Paris ». Mais nous aurons l’occasion d’y revenir suite à un texte que j’ai effectué pour le catalogue de l’exposition collective « Futur Antérieur » se déroulant du 23 Mars au 26 Mai 2012 à la galerie Agnès b.

Dans le texte qui va suivre et qui vient ainsi rajouter une pièce supplémentaire à une dossier déjà fort lourd, contrairement aux autres textes il ne s’agit pas d’une « découverte » à proprement parlé puisque les fameuses ruines font partie intégrante du décor. Elles possèdent ainsi une certaine légitimité, sont admises comme monument historique jusqu’au jour où……Il est à noter que cette thématique des ruines de Paris se fondant dans le décor d’une société future, fut déjà utilisé dans le roman de A.Vilgensofer « La terre dans 100 000 ans, romans de mœurs » (H.Simonis-Empis éditeur 1893), l’ancienne capitale servant pour l’occasion de parc d’attraction….Vous en trouverez le compte rendu ICI.

Pour l’heure, bonne visite, mais attention, le souvenir de ces vénérables vestiges, risquent de modifier profondément votre perception de la vie.

 
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Aux grands maux, les grands remèdes, et toute demi- mesure serait un crime. Il faut détruire les ruines de Paris, la santé morale de notre jeunesse est en jeu.

En avant les machines à pulvériser et les pilons à con­casser ; le moment est venu d’anéantir le passé si nous ne voulons pas qu’il nous entraîne avec lui dans sa décomposition.

Mais il ne faut pas que les gens mal renseignés nous prennent pour des énergumènes et que les érudits nous accusent de pasticher le fameux manifeste lancé il y a plusieurs siècles par un Italien dont le nom n’a pas été conservé.

Le passé est respectable et tant que les ruines de Paris ont servi aux études de nos savants, nous avons été les premiers à demander qu’elles soient protégées; mais la situation n’est plus la même. Nous prisons à la juste valeur les récents travaux de nos archéologues. Nous admi­rons M. le Professeur Mac-Orlan d’avoir pu reconstituer le palais gigantesque – gigantesque pour l’époque cela va sans dire – qui s’élevait jadis, il y a quelque mille ans, dans la plaine parisienne. M. Mac Orlan a prouvé son génie en recomposant d’après la méthode de Guvier les moindres détails de ce colossal bâtiment, alors qu’il n’avait comme élément pouvant servir de point de départ, que deux piliers baptisés l’Obélisque et la Tour Eiffel, quelques colonnades (la Madeleine et le Palais-Bourbon) et enfin une porte dressée beaucoup plus loin et affectant la forme d’un Arc de Triomphe. Ce sont des travaux que nous honorons comme aussi le rapport de notre savant doyen Dorgelès démontrant que les quelques pierres accumulées au sommet de la Butte-Montmartre ont été mises là pour marquer la place où s’envola le premier aviateur français. Et comment ne pas applaudir à la publication de ce beau mémoire décrivant les ruines mé­talliques de ce monument appelé .en langage d’autrefois : Galeries et élevé au général de Lafayette qui comman­dait les troupes américaines quand elles débarquèrent en France vers 1919.

Mais ce n’est plus du passé qu’il s’agit aujourd’hui. C’est de l’avenir !

Voici les faits. Tout à coup, sans que personne n’en sût la cause, les jeunes gens et les jeunes filles se mirent à dépérir puis à mourir de langueur quand ils ne parvenaient pas à se tuer. Ce fut comme une épidémie morale. Les enfants des plus riches comme ceux des plus pauvres étaient atteints de ce mal mystérieux. Les médecins n’y comprenaient rien et les remèdes demeuraient sans effet. C’est alors que le docteur Francis abandonna ses travaux pour ce consacrer à l’épidémie nouvelle. Il parvint à nouer d’aimables rela­tions avec un malade dont les premiers symptômes venaient à peine de se manifester. Il feignit de ressentir le même mal pour mieux capter sa confiance ; il y réussit. Grâce à ce subterfuge, il put suivre le progrès de la maladie et à en découvrir les causes.

Il accompagna son nouvel ami dans les ruines de Paris, car c’est là que le malade avait respiré les premiers mias­mes de cette fièvre singulière. Sitôt arrivé dans ces ruines croulantes, dans cette cité morte et déserte où rien ne vient troubler le pesant silence, ce jeune homme fut transfiguré. Au lieu de marcher normalement, il s’en allait sans but, le nez au vent, humant les senteurs montant de la végétation sauvage qui croît sur les vieilles pierres. Il faisait des gestes insensés : il se penchait sur une fleur pour en respirer le parfum, il prenait sur ses doigts un insecte et l’admirait sous prétexte que ses élytres offraient un heureux assemblage de couleur», et puis il s’assit sur une colonne brisée et resta là sans rien dire, sans rien faire. Il éprouvait, paraît-il, un plaisir surprenant à laisser ses yeux errer le long de ces perspectives ruinées et se grisait(sic) des souvenirs d’autre­fois. Il avait décou­vert une curieuse statuette représen­tant ce qu’on appe­lait dans ce temps- là une petite femme. Il récitait par cœur des fragments de textes anciens, et puis il finit par tra­cer de ses propres mains, sans machi­ne à écrire, des let­tres qui formaient des mots groupés en lignes inégales et il lisait ces mots avec enthousiasme !

Le docteur Francis entreprit ensuite une étude plus géné­rale et c’est alors qu’il découvrit que ses malades aimaient à se réunir pour communier dans leur folie commune. Ils se lisaient leurs lignes inégales, ils se saluaient. Ils parlaient pour entendre le son de leur voix et renonçaient aux for­mules qui aujourd’hui économisent tant de temps. Ils par­venaient à cette chose monstrueuse : rester inactif, trouver du plaisir à ne rien faire et, selon leur expression, rêver et flâner. Ils marchaient sans but, voyaient sans regarder, entendaient sans écouter.

Le mal affecte aussi une forme plus dangereuse et cette fois ce sont nos bonnes mœurs qui sont en jeu. Il est diffi­cile d’entrer dans les détails; essayons cependant de nous faire comprendre. Il paraît que ces malades, quand ils sont de sexe différent, subissent l’un pour l’autre une attirance singulière. Ils prononcent des phrases choisies où il est question de fleurs et d’oiseaux ; ils trouvent de l’agrément à se regarder, à rester des heures entières en se tenant la main. Ils éprouvent ce que le docteur Francis appelle d’un mot ancien : Amour. Il est impossible à une personne raisonnable d’imaginer les symptômes de ce mal inconnu aujourd’hui, mais il paraît que les transports en sont terri­bles et qu’ils ont causé dans l’antiquité d’affreux malheurs.

Ce n’est pas tout. Le snobisme s’est emparé de cette mode. Il est de bon ton d’aller aux ruines de Paris. La police y a découvert un établissement clandestin portant le nom de Tabagie. On y a trouvé quelques malheureux qui aspiraient, à l’aide d’un instrument appelé pipe, une fumée acre et nauséabonde produite par la combustion d’une plante qui pousse dans ses ruines.

Où s’arrêtera cette débauche,

Il faut agir et agir vite. La contagion devient chaque jour plus redoutable, En dernière heure nous apprenons que le docteur Francis, victime du devoir, vient de suc­comber à la maladie dont il voulait venir à bout. Il récite par cœur des pages d’un ancien ouvrage, Jésus la Caille, et tient des propos insensés. Qui nous débarrassera de ces rui­nes, foyer de cette peste nouvelle ? Qui détruira la source des discours et des gestes qu’elle inspire, indignes d’un pays scientifique comme le nôtre.

André Warnod

 



« Le Introuvables »: Emile Goudeau « La Révolte Des Machines »

Ce texte, signalé par son auteur comme une fantaisie, est intéressant à plus d’un titre. Non seulement il aborde plusieurs thèmes des plus passionnants, mais il reprend en outre un sujet abordé avec tout autant de brio dans le roman désormais célèbre de Didier de Chousy « Ignis ».Publié en 1883 chez Berger- Levrault ( en pré original dans la revue « La science illustrée »), nous assistons dans ce dernier au percement d’une immense puits jusqu’au centre de la planète, afin d’exploiter la chaleur terrestre comme une source d’énergie intarissable et à la création d’une Utopie scientifique,Industria-City. C’est dans cette dernière que se produira la première révolte dans l’histoire de la littérature de science-fiction d’androïdes à vapeur : Les Atmophytes !

 Déjà l’auteur sous couvert d’un divertissement des plus réussis, faisait passer un message sur les dangers de l’industrialisation à outrance et du remplacement de l’homme par la machine. Thème prépondérant dans l’anticipation ancienne où les auteurs furent bien souvent partagés sur le bien fondé d’une telle systématisation de la mécanique. Ce qu’il y a de passionnant dans la nouvelle de Emile Goudeau, c’est la dimension écologique de sa théorie. En effet la machine supplante l’homme, non  pas au profit d’une domination totale et sans compromis, mais pour un retour à un age révolu, où la nature en reine absolue, reprend pleinement ses droits. L’être humain n’a que trop corrompu son environnement fragile et cet équilibre si délicat devenant source de destruction massive, décide de se révolter et de se rebeller face à la tyrannie de ce bipède arrogant et prétentieux. Car la menace n’est pas uniquement d’ordre humain, avec ce projet ambitieux mais antisocial du remplacement de l’homme par la machine, elle est également d’ordre écologique.

Une fois de plus c’est une dénonciation de la folie scientifique où le progrès est source de destruction, un raz de marée que la technologie ne peut plus contenir et conduira l’humanité à sa perte. Dans « La fin des robots » de Jean Painlevé, publié dans la revue « Vu » lors d’un spécial « Fin d’un civilisation » (1er mars 1933) et reproduit dans ces pages, nous assistions déjà à l’avènement de la machine qui, prenant le contrôle d’un monde entièrement mécanisé, terminera sa course effrénée par une apocalypse totale. Tout comme la longue nouvelle de G.de Pawlowski intitulée également « La révolte des machines » où elles vont également supplanter l’homme car prise d’une sorte de conscience mécanique suite à une curieuse maladie du fer. Dans ce texte, les conséquences seront moins funestes, mais l’auteur, par le biais de ce divertissement, mettait le doigt sur les préoccupations d’une époque où la machine risquait de mettre à mal la légitimité de l’honnête travailleur.

Emile Goudeau sur une longue nouvelle , soulève bien des problèmes et aborde des thématiques aussi passionnantes que la fin de notre civilisation, l’intelligence artificielle, l’écologie, la révolte sociale. Toutefois sa réflexion se fera plus profonde en dotant son robot d’une conscience, qui finalement conduira le monde à sa perte. Cette révolte des machines n’est pas le fait d’une marée de boites métalliques en folies, mais celui d’une seule et unique créature qui dans une ultime prise de conscience va générer une révolte générale, on pas des de tous les appareils mécaniques rencontrés dans les textes précédents mais par le réveil de la conscience végétale et minérale se trouvant en chaque chose :

« La révolte se terminait en un gigantesque suicide de l’acier ! »

Une bien belle phrase qui fera date dans le domaine assez restrictif de cette « révolte du fer », thématique peu rencontrée dans notre domaine.

Un fin des plus spectaculaire où l’instigateur de cette révolte, tel notre Gavroche national, terminera sa course dans un dernier baroud d’honneur, préférant se sacrifier pour une cause noble et juste, lui conférant en cela une conscience mécanique proche de l’humain, que n’avait certainement pas prévu son créateur.

 Sur L’auteur

Emile Goudeau, né en 1849 et décédé en 1906, fut un personnage assez excentrique. Ecrivain et poète, il écrivit de nombreux ouvrages où il apparaît toujours comme un esprit frondeur et exubérant. Son père, sculpteur de talent, exécutait des monuments funéraires pour nourrir les siens.  Après de bonnes études, Emile fut quelque temps professeur.  Il quitta l’enseignement pour se retrouver à Paris comme attaché au ministère des finances. Il fonde le cercle littéraire et artistique du Quartier Latin, qui, sous le nom original de club des hydropathes, est une pépinière de poètes.  Des hydropathes naît, en 1881, le Chat Noir, cabaret montmartrois notoire et dont le journal a pour rédacteur en chef Emile Goudeau. On buvait énormément alors, particulièrement l’absinthe verte, qui faisait des ravages. Goudeau payait ses collaborateurs en boisson, et ce salaire fut fatal au plus doué d’entre eux.

Parmi ces Hydropathes portés sur la « Fée verte », le jeune Aristide Briand a l’occasion d’entrevoir et peut-être de connaître des poètes comme Raoul Ponchon, Jean Moreas, Edmond Haraucourt l’auteur de « La Légende des sexes », Jean Richepin, Charles Cros, l’étrange compositeur et poète Maurice Rollinat, auteur des « Névroses », le chansonnier et dessinateur André Gill, des humoristes comme Alphonse Allais ou Xanrof, des polémistes comme Léon Bloy ou Laurent Tailhade, de futurs académiciens comme Maurice Donnay ou Paul Bourget, et même Sarah Bernhardt. Briand, peu porté sur la poésie, se contente d’observer et de vider des bocks en compagnie de ce singulier cénacle de buveurs d’absinthe.

Ceci explique alors certaines de ses facéties et ce potache invétéré connu pour ses tours et canulars, confia d’ailleurs son propre enterrement bidon à la maison Borniol dans « Le Chat noir » transformé pour l’occasion en chapelle ardente. Dans cet esprit montmartrois, Gérard de Nerval, promena en laisse un homard vivant. La Butte fut ainsi l’Eden de l’audace et de la plaisanterie. 

 Les réunions du club se tenaient deux fois par semaine Rue des Boulangers.

Une petite place porte aujourd’hui le nom d’Émile Goudeau dans le 18e arrondissement de Paris, sur la butte Montmartre juste en dessous de la place du tertre.

Reste ce conte paru dans la revue « Livre populaire » du  4 Septembre 1891, N°15 1891, une des rares incursions de l’auteur dans l’anticipation. Elle est probablement involontaire quand à son intention d’écrire une histoire « conjecturale » mais est assez symptomatique de l’esprit imaginatif  et fantasque de l’auteur. Probablement un pur produit des redoutables effets de ce terrible et merveilleux breuvage qui fut le véritable « carburant » de toute une génération d’écrivains, de poètes et d’artistes au talent surréaliste.

 

 

« La Révolte Des Machines »

 

Le docteur Pastoureaux, aidé d’un vieil ouvrier fort habile, que l’on nommait Jean Bertrand, avait inventé une machine qui révolutionnait tout le monde savant. Cette machine était animée, presque pensante, presque voulante, et sensible : une manière d’animal en fer. Il est inutile d’entrer ici en des détails techniques trop complexes, qui rebuteraient. Qu’il suffise de savoir qu’avec une série de boites de platine, pénétré par de l’acide phosphorique, le savant avait trouvé le moyen de donner une sorte d’âme aux machines locomobiles ou fixes ; que cet être nouveau devait agir à la façon d’un taureau de métal, d’un éléphant d’acier.

Il faut ajouter que, si le savant de plus en plus s’enthousiasmait pour son oeuvre, le vieux Jean Bertrand, superstitieux en diable, s’était peu à peu effrayé d’apercevoir cette subite évocation d’intelligence dans une chose primitivement morte.

D’ailleurs, les camarades de l’usine, qui suivaient assidûment les réunions publiques s’insurgeaient tous contre les machines qui servent d’esclave au capitalisme et de tyran à l’ouvrier. On était à la veille de l’inauguration du chef d’oeuvre.

Pour la première fois, la machine avait été munie de tous ses organes et les sensations extérieures lui parvenaient distinctes ; elle comprenait que, malgré les entraves qui la retenaient encore, des membres solides s’adaptaient à son être jeune, et que bientôt elle pourrait traduire en mouvement au dehors ce qu’elle éprouvait au dedans. Or, voici ce qu’elle entendit :

- « Etais-tu hier à la réunion publique ? » disait une voix.

- « Je te crois, vieux », répondit un forgeron, sorte d’hercule aux bras musclés et nus.

Bizarrement éclairée par les becs de gaz de l’atelier, sa figure, noire de poussière, ne laissait voir dans la pénombre que le blanc de deux gros yeux, où la vivacité remplaçait l’intelligence.

- « Oui, j’y étais, j’ai même parlé contre les machines, contre ces monstres que nos bras fabriquent, et qui, un jour, donneront à l’infâme capital l’occasion, tant cherchée, de supprimer nos bras. C’est nous qui forgeons les armes avec lesquelles la société bourgeoise doit nous battre. Quand les repus, les pourris, les ramollis, auront un tas de mouvements faciles à mettre en branle comme ceux-ci, fit-il avec un geste circulaire, notre compte serait bientôt réglé.

Nous en vivons à cette heure, nous mangeons en procréant l’outillage de notre expulsion définitive du monde. Holà ! Pas besoin de faire des enfants, pour qu’ils soient des laquais à bourgeois ! »

 En écoutant de toutes ses soupapes auditives cette diatribe, la machine intelligente, mais naïve encore, haletait de pitié. Elle se demandait s’il était bon qu’elle fût née pour rendre ainsi misérables ces braves travailleurs.

-« Ah ! Vociféra le forgeron, s’il ne tenait qu’à moi et à ceux de ma section, nous ferions sauter tout ça comme une omelette. Nos bras ensuite suffiraient bien, dit-il en se tapant sur les biceps, à remuer la terre pour y trouver du pain ; les bourgeois, avec leurs muscles de quatre sous, leur sang vicié et leur jambes molles, pourraient nous le payer cher le pain ; et, s’ils bronchaient, mille tonnerres !  ces deux poings pourraient leur en faire passer le goût. Mais je parle à des brutes qui ne comprennent pas haine. »

Et s’avançant vers la machine :

-« Si tous étaient comme moi, tu ne vivrais pas un quart d’heure. Sale bête, va ! »

Et son poing formidable s’abattit sur le flanc de cuivre, qui retentit d’un long gémissement quasi humain.

Jean Bertrand, qui assistait à cette scène, frémit d’attendrissement, se sentait coupable envers les frères, lui qui avait aidé le docteur à accomplir le chef d’oeuvre.

Puis, tous ils s’en allèrent, et la machine écoutait encore, de souvenir, dans le silence de la nuit. Elle était donc de trop sur la terre ! Ainsi, elle ruinait de pauvres manants au profit d’exploiteurs damnés ! Ah ! elle sentait désormais quel rôle d’oppression ceux qui l’avaient créée lui voulaient faire jouer ! Plutôt le suicide. Et, dans son âme machinale et enfantine, elle ruminait le projet magnifique d’étonner, au grand jour de son inauguration, le peuple des machines ignorantes, rétrogrades et cruelles, en leur donnant enfin un exemple de sublime abnégation. A demain !

Pendant ce temps, à la table du comte de Valrouge, le célèbre protecteur des chimistes, un savant terminait ainsi son toast au docteur Pastoureaux :

- « Oui, messieurs, la Science procurera à la souffrante Humanité le triomphe définitif.

Elle a déjà beaucoup fait : elle a dompté le temps et l’espace. Nos chemins de fer, nos télégraphes, nos téléphones, ont supprimé la distance. Si nous arrivons, comme le docteur Pastoureaux semble le prévoir, à démontrer que nous pouvons mettre de l’intelligence en nos machines, l’homme se sentira à jamais délivré des travaux serviles.

Plus de serfs, plus de prolétaires ! Tous deviendront bourgeois ! La machine esclave délivrera de l’esclavage nos frères d’en bas et leur donnera droit de cité parmi nous.

Plus d’infortunés mineurs obligés de descendre sous la terre au péril de leur vie, la machine infatigable et éternelle y descendra pour eux ; la machine pensante et agissante, non souffrante du labeur, bâtira, sous notre commandement, les ponts en fer et les palais héroïques ; c’est elle, la machine docile et bonne, qui retournera les sillons. Eh ! messieurs, il m’est permis, en présence de cette admirable découverte, de me faire un instant prophète. Un jour viendra où, toujours courant de ci de là, les machines se transporteront seules, comme des pigeons voyageurs du Progrès ; un jour peut- être, ayant reçu leur complémentaire éducation, elles apprendront à obéir sur un simple signe, de telle sorte que l’homme, assis, paisible et fort, au sein de la Famille, n’aura qu’à appuyer sur un signal électro-vitalique afin que la machine sème le blé, le récolte, l’emmagasine et en fasse du pain qu’elle apportera sur la table de Y Homme, devenu enfin Roi de la Nature. Dans cette épopée olympienne, les animaux, eux aussi, délivrés de leur part énorme de travaux, pourront applaudir de leurs quatre pieds (émotions et sourires) ; oui, messieurs, car ils deviendront nos amis, après avoir été nos souffre- douleur. Le boeuf devra toujours servir à fabriquer le potage (sourires), mais, du moins, il n’aura point souffert auparavant.

Je bois donc au docteur Pastoureaux, au libérateur de la matière organique, au sauveur du cerveau et de la chair sensible, au grand, au noble destructeur de la souffrance ! »

 Le discours fut vivement applaudi. Seul, un savant jaloux jeta ce mot :

- « Cette machine aura-t-elle la fidélité du chien ? La docilité du cheval ? Ou même la passivité des machines actuelles ?

Je ne sais, répondit Pastoureaux, je ne sais ».

Et, subitement plongé dans une scientifique mélancolie, il ajouta :

- « Est-ce qu’un père se doit dire assuré de la gratitude filiale ? Cet être que j’ai mis au monde peut avoir de mauvais instincts, je ne saurais le nier. Je crois pourtant avoir développé en elle, lors de sa fabrication, une grande propension vers la tendresse, un esprit bon, ce qu’on appelle communément du coeur. Les parties affectives de ma machine, messieurs, m’ont coûté plusieurs mois de labeur : elle doit avoir beaucoup d’humanité, et, si j’ose le dire, de la meilleure fraternité.

Oui, reprit le savant jaloux, la pitié ignorante, la pitié populaire qui égare les hommes, la tendresse inintelligente qui fait commettre les lourdes fautes. Votre machine sentimentale s’égarera comme un enfant, j’en ai peur. Mieux vaut un adroit méchant que de maladroites bontés. »

On chuta l’interrupteur et Pastoureaux termina :

- « Qu’un bien ou qu’un mal sorte de tout ceci, je puis lever la tête : j’ai fait faire, je pense, un formidable pas à la science humaine. Les cinq doigts de notre main tiennent dorénavant l’art suprême de la création. »

Les bravos éclatèrent.

Le lendemain, on démusela la machine, et, docilement, elle vint seule se mettre en ligne devant une assemblée nombreuse, mais choisie.

Sur la plate-forme, s’installèrent le docteur et le vieux Jean Bertrand.

L’excellente musique de la Garde républicaine se fit entendre, et des cris de « Vive la science ! » éclatèrent. Puis, après avoir salué le Président de la République, les autorités, les délégations des Académies, les représentants étrangers et toutes les notabilités réunies sur la quai, le docteur Pastoureaux ordonna à Jean Bertrand de mettre en relation directe l’âme de la machine avec tous ses muscles de platine et d’acier.

Le mécanicien fit cela très simplement, en appuyant sur un levier brillant, grand comme un porte- plume.

Et tout à coup, sifflant, hennissant, tanguant, roulant, piaffant, en sa férocité de vie nouvelle et dans l’exubérance de sa puissance formidable, la machine s’enleva pour une furibonde course.

« Hip ! hip ! hip ! hurrah » ! Crièrent les assistants.

- « Va, machine du diable, va », cria Jean Bertrand, et, comme un fou, il appuya sur le levier vital.

Or, sans écouter le docteur, qui voulait modérer cette allure étonnante, Bertrand parlait à la machine :

- « Oui, machine du diable, va ! va ! si tu comprends! va ! pauvre esclave du capital, va ! vole, vole, vole! sauve les frères ! Sauve-nous ! ne nous rends pas plus malheureux encore qu’avant ! Moi ! moi, je suis vieux, je m’en moque ; mais les autres, les pauvres gars, aux joues creuses et aux jambes maigres, sauve-les, bonne machinette, sois gentille comme je te l’ai dit ce matin ! Si tu sais penser, comme ils l’assurent tous, montre-le ! Qu’est-ce que ça peut te faire de mourir, puisque tu n’en souffriras pas ? Moi, je veux bien périr avec toi, au profit des autres, et pourtant ça me fera du mal. Va, bonne machine, va ! »

Il était fou.

Le docteur voulut alors reprendre la direction de la bête de fer :

- « Doucement ! machine », cria-t-il.

Mais Jean Bertrand le repoussa avec rudesse.

- « N’écoute pas le sorcier ! Va, machine, va ! »

Et grisé d’air, il talonnait les flancs de cuivre du Monstre, qui, sifflant éperdument, enjambait de ses six roues l’espace démesuré.

Sauter de la plate-forme était impossible ! Le docteur se résigna et, tout rempli de son amour pour la science, il tira un carnet de sa poche, et, tranquille, se mit à prendre des notes, comme Pline au cap Misène.

A Nord-Ceinture, surexcitée, la machine s’emballa définitivement. Bondissant hors du talus, elle se mit à courir à travers la zone. La colère et la folie du monstre se traduisait en une stridence de sifflet, suraiguë, déchirante comme une plainte humaine, et rauque parfois comme un hurlement d’émeute. A cet appel répondirent bientôt les locomotives lointaines, les sifflets des usines et hauts-fourneaux. Les Choses se mettaient à comprendre.

Un concert féroce de révolte commença sous le ciel, et soudain, de toute la banlieue, les chaudières éclatèrent, les tuyaux se rompirent, les roues s’écartelèrent, les leviers se tordirent convulsivement, et, joyeusement, les arbres de couche volèrent en morceaux.

Toutes les mécaniques, comme mues par un mot d’ordre, se mettaient en grève de proche en proche. Et non plus seulement la vapeur ou l’électricité ; mais, à ce rauque appel, l’âme du Métal s’insurgeait, excitant l’âme de la Pierre, depuis si longtemps domptée, et l’âme obscure du Végétal, et la force de la Houille.

Les rails se dressaient d’eux-mêmes, les fils télégraphiques jonchaient inexplicablement le sol, les réservoirs à gaz envoyaient au diable leurs poutres énormes et leurs poids. Les canons éclataient sur les murailles et les murailles croulaient.

Bientôt, les charrues, les herses, les pioches, toutes les mécaniques, tournées jadis contre le sein de la terre dont elles étaient sorties, se couchaient maintenant sur le sol, refusant à jamais plus de servir  homme.

Les haches respecteront  arbre, et la faucille ne mordra plus le blé mûr.

Partout, sur le passage de la Locomotive vivante, l’âme du Bronze se réveillait enfin.

Les hommes fuyaient éperdus.

Bientôt tout ce territoire, surchargé de débris humains, ne fut plus qu’une plaine de gravats tordus et calcinés. Ninive avait pris la place de Paris.

La Machine, toujours infatigablement haletante, tourna brusquement sa course vers le nord. Sur son passage, à son cri strident, tout se détruisait soudainement comme si un souffle maudit, un cyclone de dévastation, un volcan effroyable, se fussent agités là.

Quand, de loin, les Vaisseaux empanachés de fumée entendirent le formidable signal, ils s’éventrèrent et disparurent dans P abîme.

La révolte se terminait en un gigantesque suicide de P Acier.

La Machine fantastique, époumonée maintenant, boitant des roues et produisant un horrible bruit de ferraille avec tous ses membres disjoints et son tuyau démoli, la Machine-Squelette, à laquelle se cramponnait instinctivement, terrifiés et anéantis, le rude ouvrier et le savant mièvre, la Machine, héroïquement folle, râlant un dernier sifflement de joie atroce, se cabra devant l’écume de l’Océan, et, dans un suprême effort, s’y plongea tout entière.

La terre, tout au loin, était couverte de ruines. Plus de digues ni de maisons ; les villes, chefs-d’oeuvre de la Mécanique, s’étaient aplaties en décombres. Plus rien ! Tout ce que la Machine avait élevé depuis des siècles était à jamais détruit : le Fer, l’Acier, le Cuivre, le Bois, et la Pierre, ayant conquis une volonté rebelle à l’Homme, s’étaient soustraits à sa main.

Les Animaux n’ayant plus ni frein, ni collier, ni chaîne, ni joug, ni cage, avaient repris le libre espace dont ils étaient depuis longtemps exilés ; les farouches Brutes, aux larges gueules et aux pattes armées de griffes, récupéraient du coup la royauté terrestre. Plus de fusils, plus de flèches à redouter, plus de frondes. L’Homme redevenait le faible d’entre les faibles.

Ah ! Il n’y avait certes plus alors de castes : ni savants, ni bourgeois, ni ouvriers, ni artistes, mais tous parias de la Nature, levant vers le ciel muet des yeux désespérés, pensant encore vaguement, quand P horrible Crainte et la Peur hideuse leur laissaient un instant de répit, et parfois, le soir, parlant du temps des Machines où ils étaient Rois…. Temps défunt ! Ils possédaient donc l’Egalité définitive dans l’anéantissement de tout.

Vivant de racines, d’herbes et d’avoines folles, ils fuyaient devant le troupeau immense des Fauves, qui, enfin, pouvaient à loisir manger de l’entrecôte ou du gigot humains.

Quelques hardis hercules essayèrent d’arracher des arbustes pour s’en faire des armes. Mais le Bâton lui même, se considérant comme Machine, se refusa à la main des audacieux.

Et l’homme, ancien monarque, regretta amèrement les Machines qui Pavaient fait dieu sur terre ; et il disparut à jamais devant les éléphants, les noctambules lions, les aurochs biscornus et les ours immenses.

Tel fut le récit que me fit l’autre soir un philosophe darwinien, partisan de l’aristocratie intellectuelle et de la hiérarchie. C’est un fou, peut-être un voyant !

Ce voyant ou ce fou doit avoir raison : ne faut-il pas une fin à tout, même à une nouvelle fantaisie.

Emile Goudeau

 

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